Xabi Molia – La vie ou presque.

La littérature toute entière est un effort pour rendre la vie réelle – F.Pessoa
Formidable déclaration d’amour à la puissance – aussi vaine qu’essentielle – de la littérature, La vie ou presque démarre comme un roman générationnel vibrant d’élans adolescents avant de muter par la grâce de l’écriture serrée de Xabi Molia en roman d’anticipation qui nous mènera huit décennies plus tard en seulement 230 pages (un tour de force réalisé tout en douceur).
La vie ou presque, c’est le livre d’une génération (é)perdue, avide de gloire littéraire, de couvertures de Télérama et d’interviews chez Pivot. C’est le roman d’enfants dont la quête de bonheur et les rêves de grandeur se forgent dans les livres de Proust, Barthes ou Conrad, dans la tension de Noir Désir ou le lyrisme burlesque de Kusturica. Quand tout semble encore possible.
Années 90, Simon et Paul, deux frères et leur amie, la singulière Idoya, quittent les aubes lumineuses de la côte basque pour les crépuscules poisseux de Paris afin d’accomplir leur destinée. Simon (mens sana in corpore sano) veut écrire, presque malgré lui parfois, pour mieux supporter une vie, qui derrière des apparences de facilité et d’évidence est remplie de doutes et de blessures profondes. Paul (la fin justifie les moyens) veut écrire pour réussir, changer le monde et exister autrement qu’en tant que petit frère de… Idoya, l’idéaliste n’a qu’une seule ambition : écrire le livre parfait, total, celui qui mettra un point final à la littérature. La vie ou presque donc. Quitte à ne pas l’écrire.
C.Pavese : « Il y a une chose plus triste que de rater ses idéaux : les avoir réalisés. »
Sans jamais porter de jugement moral, ni succomber au cynisme d’un milieu vicié, l’auteur explore avec une justesse touchante les différentes trajectoires que peuvent prendre les vies d’un écrivain. Disséquant avec une grande finesse la psyché de ses personnages sans succomber à la tentation de mettre en scène son propre parcours ou ses propres déceptions, Xabi Molia écrit avec une fluidité d’autant plus funambule, qu’à la façon dont notre mémoire nous remonte nos souvenirs, il peut aussi bien narrer une décennie en une page qu’un moment éphémère en un chapitre.
Passant d’un personnage à l’autre, de l’histoire de l’un de leur roman achevé au projet d’un autre livre qui ne verra jamais le jour, d’une heure de gloire à une fuite en avant suicidaire, de Saint-Germain des Prés au Mexique en passant par Brooklyn, Xavi Molia nous embarque dans une cavalcade profonde autant que jubilatoire, réaliste que fictionnelle. Imaginant un monde tenté par la jeunesse éternelle où même la puissance potentiellement destructrice de l’IA ne semble pas de taille à tailler le pouvoir quasi-surnaturel des livres, l’auteur ne sombre pas dans le pessimisme ambiant, nous laissant le choix des armes.
Écrire, rêver, renoncer, aimer, désaimer, haïr, promettre, décevoir, trahir, mentir, se mentir, fuir, s’engager, tomber, se lamenter, se relever, écrire, raturer, recommencer, déchirer, se confronter, s’isoler, s’accomplir, se tromper, se perdre, réussir, se renier, comprendre, écrire, oublier, se retirer, se réinventer, aller voir ailleurs si on y est, écrire… la vie ou presque.
H.Murakami : « L’imagination, c’est libre comme l’oiseau, vaste comme la mer, personne ne peut l’arrêter ».