Revoir Schulmann – Jean Thooris.


    Se pencher à nouveau sur les films de Patrick Schulmann est un exercice périlleux. D’une part, ils s’inscrivent tous dans un ancrage sociologique si marqué que certains, réalisés par un cinéaste qui n’en a tourné que sept en trente-cinq ans, restent profondément liés au contexte français de la fin des années 1970 et du début des années 1980. D’autre part, les spectateurs ayant découvert les films de Schulmann à leur sortie ou sur Canal en 1984 prennent le risque de les revoir et de les aimer par nostalgie.

Le cinéaste, cousin du Jean-Pierre Mocky grivois, a toujours assumé une démarche chaotique où l’imagination débridée et le surréalisme dominaient la recherche de rigueur formelle. Chez Patrick Schulmann, folie et bâclage font bon ménage, ce qui amena le journaliste Christophe Lemaire à écrire, à propos de P.R.O.F.S en 1985, que le réalisateur réussissait un film sur deux.

Il est vrai que Schulmann baignait dans la liberté sexuelle propre aux BD de Reiser et Wolinski, qu’il adapta en 1984 pour son unique véritable échec, l’oubliable Aldo et Junior. Il ne s’inscrivait dans aucune tendance cinématographique française particulière : son univers relevait moins du café-théâtre que d’une rêverie libertaire, à l’image de deux Marco regrettés, Pico et Ferreri.

L’irrégularité des tons et de la maîtrise des gags, le trop-plein (certains films auraient gagné à être allégés) et le miroir déformant qu’il tendait sur des thèmes éternels – relations entre sexes, travail, chômage, technologie du quotidien – constituaient sa signature. Schulmann avait le mérite de mordre la réalité sociologique avec appétit, tout en y ajoutant une touche au vitriol, à la limite du paradoxe, au risque de perdre le spectateur en route. Une approche à double tranchant : ses films, inclassables, restent presque orphelins, mais aucun, trop brouillon, n’atteint les sommets de la comédie française – bien que Zig Zag Story (1983), à la revoyure, n’en soit par moments pas loin.  

Schulmann se révèle en 1979 avec un grand succès populaire, Et la tendresse ? Bordel !, où son insolence n’empêche pas une certaine distance du regard. Le film constitue, à sa manière, une étude des mœurs sexuelles et sentimentales sous Giscard, à travers trois couples que Schulmann ne traite évidemment pas de façon égalitaire.

Il y a d’abord les tendres (Bernard Giraudeau à ses débuts et Évelyne Dress), qui s’aiment avec une naïveté et une passion servant de maître-étalon au cinéaste. Puis viennent les phallocrates et leurs amis, dont les obsessions sexuelles du PDG Jean-Luc Bideau sont caricaturées sans pitié. Enfin, les romantiques, un jeune couple que Schulmann observe avec une froideur cronenbergienne.

Et La Tendresse rappellerait du Philippe Clair (du cul, à l’image et dans les mots), mais s’en distingue par une sensibilité particulière : dialogues étranges mêlant philosophie, torchon et Choron (quelque part, Rohmer revu par Romer) ; détails cocasses (le chat de Giraudeau et Dress se nomme Clitoris) ; violence inattendue (deux castrations et des mains broyées, tout de même) ; ambiance parfois giallo(une partie du film se déroule dans un hôpital psychiatrique peuplé de figures inquiétantes).

On pourrait y voir une fadeur esthétique ou du laisser-aller (critiques également faites à Mocky en visite à Litan), mais il semble plutôt que le cadre visuel soit trop étroit pour contenir toute la folie que Schulmann, sans inhibition, projette littéralement à l’écran. Et la tendresse a certes vieilli, mais replacé dans son contexte, ça passe tout seul.

On aime aussi l’apparition d’une troupe schulmannienne que l’on retrouvera dans les films suivants : outre Bideau (trois rôles marquants, dont l’ahurissant criminologue Jean-Paul Blido des Oreilles entre les dents), répondent déjà présents Étienne Draber et Jean-René Gossart (le censeur et Charles Max de P.R.O.F.S).

Un an après La Tendresse, Schulmann réalise Rendez-moi ma peau…, qui convainc moins. Rétrospectivement, le film affiche une ambition sympathique pour l’époque, avec son postulat de science-fiction – un genre sclérosé en France dans les années 1980, victime d’abus de nanars. Mais l’ensemble peine à tenir la distance : une sorcière, incarnée par Chantal Neuwirth (la « bête furieuse qui crache du feu » des Oreilles, la Taulier de P.R.O.F.S), intervertit les corps d’un homme et d’une femme, avec tout ce que cela implique de situations absurdes. Toutefois, hormis un ou deux gags amusants (le voyant qui lit l’avenir dans le rire), Rendez-moi ma peau reste trop sage et inoffensif pour Patrick Schulmann, comme du café versé dans un gobelet de vin rouge.

Le film évoque un manifeste transgenre avant l’heure, mais le jeu décalé des comédiens empêche toute réelle attache aux personnages, à la différence du couple Giraudeau-Dress dans La Tendresse. Trop enfantin pour séduire le lecteur de L’Écran Fantastique de la grande époque (on dirait du Manzor avec une touche de Jess Franco sur la fin), trop adulte pour un jeune public (lesbianisme, auto-érotisme), Rendez-moi ma peau… se solde par un échec commercial prévisible.

C’est avec Zig Zag Story en 1983 (rebaptisé en vidéo Et la tendresse ? Bordel ! n°2 pour des raisons mercantiles, bien que les deux films n’aient en commun que la chronique du couple) que Schulmann et ses obsessions d’érotomane du futur profitent avec le plus d’hédonisme de la libération des mœurs post-Emmanuelle.

Comme son titre l’indique, Zig Zag Story bifurque d’un personnage à un autre, mais contrairement à Rendez-moi ma peau, le bouillonnement schulmannien évite ici l’emphase. Le film refuse pourtant de sonner en bémol, et la profusion de ses idées, sans hiérarchie de saveur, assume le risque du court-circuit : nonne vengeresse qui tue en donnant des orgasmes (Fabrice Luchini y succombe) ; enfant kidnappé par le Bruce des Sous-doués ; Premier ministre abattant au fusil des travailleurs de chantier ; digression sur le tsar Alexandre III (comme plus tard, dans P.R.O.F.S, sur le sarcophage de Thoutmôsis III) ; ou valeur des faux tableaux, supérieure à celle des originaux, car s’y ajoute le talent du faussaire.

Visuellement, Zig Zag Story est plus soigné que ses prédécesseurs, avec des cadrages assumant leur héritage BD et des bulles apparaissant au-dessus des personnages. Il anticipe déjà P.R.O.F.S et sa structure en épanadiplose (un récit qui se conclut par son point de départ). Mais son final, cruel ou moral selon les sensibilités, laisse pantois et imprime un goût amer. Au-delà de l’absurde et de certaines beauferies, Patrick Schulmann reste un observateur des hasards tragiques de l’existence.

Suite au trop fabriqué Aldo et Junior en 1984 (un film sur deux, donc), Schulmann coscénarise et met en scène P.R.O.F.S, son plus grand succès commercial depuis La Tendresse et l’œuvre dont le public se souvient le mieux aujourd’hui. Avec ses enseignants décidés à débarrasser leur bahut de toute forme d’éducation passéiste et à repenser l’école de demain via des cours en ligne assistés par ordinateurs, P.R.O.F.S conserve son esprit branleur, entre hauts (la couche-culotte comme symbole de l’éphémère, Zéro de conduite, la Révolution française en Mai 68) et bas (les amourettes lycéennes, moins convaincantes).  

Schulmann y réaffirme une thèse personnelle : les vertus d’une vie sans travail. Il l’illustre par l’évocation d’ouvrages comme Travailler deux heures par jour ou du fictif Les Analphabètes au pouvoir de Zucchi, qui font écho aux déclarations du professeur de Zig Zag Story envisageant le chômage comme une aubaine tout en anticipant la fin progressive du travail, ou aux Giraudeau et Évelyne Dress de La Tendresse, choisissant de travailler à tour de rôle pour mieux croquer la vie.

Sorti à la rentrée scolaire 1985, entre Mad Max Beyond Thunderdome et Rambo 2, un timing lui assurant une bonne visibilité, P.R.O.F.S a longtemps nourri les fantasmes d’une séquelle (Bourseiller l’évoquait, à une époque). « Mais c’est pas grave », aurait confié le professeur d’histoire-géographie blasé du film.

Dans P.R.O.F.S, Patrick Schulmann cite Altman, Vigo et Bergman (bien que, pour ce dernier, la référence reste ambiguë). Dans son film suivant, Les Oreilles entre les dents (1987), une réplique (ironique ? révérencieuse ?) évoque Wenders : « En général, il ne parlait pas beaucoup, comme dans les films de Wim Wenders. » Les Oreilles n’est certes pas L’État des choses, mais ce n’est pas non plus du Aldo Maccione. C’est même le film le plus « auteur » de Schulmann, qui dialogue involontairement avec Agent trouble de Mocky, distribué un mois plus tard, pour leur juste équilibre entre polar et comédie.

L’intrigue s’ouvre sur un fait divers qui dérape : un tueur en série (du moins, le croit-on) découpe les oreilles de ses victimes et les place entre leurs dents. Mais tout se complique lorsque certains habitants du 20ᵉ arrondissement décident d’en tirer parti et se mettent eux-mêmes à tuer. Deux trajectoires s’entrelacent : celle de Laurent Gamelon, journaliste divorcé et père du bien nommé Attila, qui, avec Jeanne Marine (la Paulette de Claude Confortès), fille de mafieux, traque l’assassin ; et celle de Jean-Luc Bideau en supposé expert en criminologie, convaincu par ses propres théories farfelues (« C’est évident : l’assassin est un sourd-muet ! »), sous les yeux d’un Christophe Salengro qui n’en croit pas ses oreilles.

L’affaire bascule dans un surréalisme jubilatoire lorsque le portrait-robot, établi par Bideau sur des hypothèses plus qu’hasardeuses, révèle le visage de… Fabrice Luchini, un sourd (mais pas muet), maniant le katana en hurlant « Banzaï ! ».

En dépit d’une écriture et d’une mise en scène soignées, Les Oreilles entre les dents est un échec commercial qui freine, pendant onze ans, la carrière cinématographique de Patrick Schulmann – lequel devient reporter acclamé pour Envoyé spécial, abordant des sujets comme… le militantisme.

Il faut dire qu’en 1987, le public français boude son patrimoine comique : Zidi et Oury, en perte de vitesse, ne rameutent plus grand monde en salle. Il se détourne aussi des propositions trop singulières (Poussière d’ange de Niermans, La Petite allumeuse de Dubroux), leur préférant des récits mettant en scène des enfants. Le Grand Chemin et Au revoir les enfants, qui n’en méritaient pas tant, s’imposent ainsi comme les deux grands succès français de l’année. À la relecture, on préfère les oreilles de Schulmann et la Deneuve de Mocky.

Patrick Schulmann disparaît ensuite de la scène pendant la majeure partie des années 1990, au point de sembler appartenir à une préhistoire du cinéma français. Jusqu’en 1998, où, à la surprise générale, l’annonce d’un septième film vient rompre le silence. Distribué par Warner (!) et porté par un casting bizarre (Sagamore Stévenin, Richard Bohringer, Jean-Yves Lafesse, Agnès Soral), Comme une bête est un capharnaüm au ton Carbone 14 déchaîné, déroulé sur deux heures sans réelle progression dramatique ni logique scénaristique.

L’intrigue part dans tous les sens – si tant est qu’on puisse parler d’intrigue. Pour résumer, le film suit le parcours de Léo, élevé à Bornéo dans un orphelinat pour orangs-outans (oui, oui), qui débarque un jour en France et y fait des rencontres improbables : un dératiseur qui sème incognito vermine et carte de visite dans les logements de vacanciers, trois « ados » de banlieue ressemblant davantage à des adultes qu’à des jeunes de cités, un squatteur de maisons qui prend toujours soin de nettoyer les lieux avant le retour des occupants, ou encore une jeune femme victime de crises d’asthme dès qu’elle entend des mots évoquant l’obésité.

Ceci n’est qu’un prétexte pour Schulmann à digresser sur ses thèmes de prédilection : l’aliénation d’un travail rébarbatif, le voile fragile de la civilisation, les contraintes individuelles imposées par le capitalisme, ou les dangers du révisionnisme (« Hitler, il était pas au courant pour les camps », déclare le facho joué par Lafesse).

Comme une bête est certes à la traîne de son époque (la banlieue de Schulmann est fantasmagorique), et ses intrigues, emphatiques, demandent du temps avant que l’on saisisse où le cinéaste veut en venir. Pourtant, entre deux gags obsolètes sur le sexe et le virtuel, une petite musique schulmannienne se fait entendre, parvenant à attendrir grâce à de soudaines inspirations poétiques et cruelles. Comme ce mendiant du métro déclarant : « Nourri, logé en prison grâce à vos impôts, on ne veut plus me donner de travail. C’est pour retourner dans mon pays que je vais passer parmi vous. Vous pourrez ainsi vous débarrasser d’un seul coup d’un mendiant, d’un chômeur, d’un SDF et d’un émigré avec toute sa famille. C’est pourquoi, j’en suis sûr, vous serez généreux. »

En 2002, quatre ans après Comme une bête, qui n’a fatalement plu à pas grand-monde, Patrick Schulmann conclut sa trajectoire sur une mauvaise blague : il meurt des suites d’un accident de la route à 53 ans. Une fin tragique qui rappelle à quel point ses films se terminent mal en général : Jean-Luc Bideau y est émasculé ou a les oreilles tranchées, Fabrice Luchini et Christian François, dans Zig Zag Story, finissent au cimetière ou à l’hôpital, tandis que les P.R.O.F.S sombrent dans la folie avant d’être internés. Comme une bête va encore plus loin : Sagamore Stévenin, lassé d’être trop gentil, extermine l’intégralité du casting à la nitroglycérine avant de se laisser mourir dans une discothèque saturée de techno, tandis que son amoureuse, trahie et abandonnée, erre comme une Cosette moderne dans des rues spleen. Le rire, à lui seul, ne suffit pas toujours à exprimer l’absurdité d’une existence, la nôtre.


© Jean Thooris