Malgré toute ma rage – Jérémy Fel (Rivages).

Il y a des livres dont vous avez du mal à émerger.
Il y a des livres dont vous savez qu’ils vous hanteront longtemps une fois rangés dans votre bibliothèque.
D’ailleurs, vous ne les rangerez pas dans votre bibliothèque ces livres. Non, vous les garderez sous la main pour y retourner comme on retourne parfois vers son bourreau, sans volonté.
Ou alors vous les prêterez. Mais uniquement à des personnes de confiance. Seulement à des gens qui ne vous jugeront pas pour vous être vautré dans la noirceur la plus poisseuse de l’âme humaine. Vous les confierez en chuchotant comme on transmet une relique précieuse, de peur de réveiller les démons qui viennent vous visiter régulièrement depuis que vous avez cherché à lutter contre leur influence.
Ou peut-être préférerez-vous les garder cachés, sans en parler à personne, comme on conserve un secret de famille. Partagé entre honte et excitation. Raison et pulsions.
Oui il y a des livres qui sont bien plus que des livres.
Malgré toute ma rage de Jérémy Fel, est de cette race.
Un roman noir, dur, choquant, bouleversant, diabolique.
Diabolique dans son contenu. Les vacances en Afrique du Sud de quatre jeunes bourgeoises parisiennes tournent au cauchemar quand l’une d’elles se fait enlever et tuer. De fausses pistes en trompe-l’œil, de coups de théâtre en révélations, l’enquête se transforme en longue excursion au pays du mal absolu.
Diabolique dans sa forme. Une narration à l’os, tendue, précise, sans fioriture ni enluminures. Chaque proche des jeunes filles, chaque protagoniste prend la parole à son tour, au présent, pour faire avancer la narration dans une remarquable construction qui ressemble à un jeu de massacre. Les phrases sont courtes. En même temps qu’ils nous délivrent des réponses de plus en plus précises sur l’intrigue, les personnages se dévoilent peu à peu sans rien cacher de leurs instincts les plus sombres.
Avec ce nouveau roman, Jérémy Fel poursuit sa cartographie de la violence, mais se recentre sur le cœur du réacteur de la violence, le noyau du mal : la famille et les proches.
Dès les premières pages, le livre fait l’effet d’un uppercut qui laisse sonné mais pas encore KO. L’auteur nous laisse tituber, hésiter, dans sa grande clémence, il nous laisse sautiller sur le ring, comme si nous allions pouvoir nous en sortir. Mais s’il nous laisse parfois reprendre notre souffle, c’est pour mieux nous assommer à chaque fin de round.
Malgré toute ma rage est une véritable bombe à fragmentation qui explose avant même d’atteindre sa cible, le lecteur, et libère des milliers d’éclats dans l’air.
Un choc et un grand roman qui nous démontre, s’il en était encore besoin, qu’il n’y a pas les gentils d’un côté et les méchants de l’autre. Car comme l’écrivait Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne : « Peu à peu, j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les Etats ni les classes ni les partis, mais qu’elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité. »
© Matthieu Dufour
Sortie chez Rivages le 23 août
Oh, la chance ! Moi je l’ai précommandé… j’attends, donc !
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