La mémoire des disques – Daho – PARIS Ailleurs.


Des attractions désastre

Je pensais pourtant avoir éteint ce souffle pervers qui me porte toujours vers des draps hostiles.

Paris, été 91 : saudade.

Cette tension entre contraires m’est familière. Je ne suis jamais là. Si mon corps est présent, mon cœur, mes envies sont ailleurs. Avant, après, mais pas maintenant. Je devrais lui dire qu’elle n’y peut rien, que ce n’est pas elle mais moi. Et c’est vrai. Mais cela sonne tellement comme la pathétique excuse du mâle incapable de rompre que je m’abstiens. Plus la force de déclencher une nouvelle crise.

Paris, hiver 88 : comme un igloo.

Il n’a pas fallu pour que je cède à la tentation, pour que je fonde, pour que nous mêlions nos solitudes. Pour que je comprenne que cela se terminerait mal. Une soirée glaciale, un bateau-mouche, l’ivresse extrême. Une nuit brûlante, une chambre de bonne, des promesses blêmes. Comme si je n’apprenais jamais. De mes erreurs. Comme si la souffrance était toujours préférable. Au vide.

Auvergne, été 89 : les voyages immobiles.

J’ai eu mille fois envie d’arrêter le temps, habité par la certitude des guerres à venir. Rester dans cette maison de montagne. Bleuner dans les herbes folles, imaginer de nos futures escapades, tout faire pour retenir les heures et ne jamais rejoindre le champ de pagaille.

Paris, hiver 91 : un homme à la mer.

La cour intérieure d’un immeuble parisien. Pieds nus sous la pluie, je tente de rassembler tout ce qu’elle a jeté de rage par la fenêtre du 6ème. Des livres, des photos de nous, des disques. Daho, au milieu du chaos, en noir et blanc, le regard droit devant, la joue timbrée, Queen Elizabeth, 22p. Un homme sous la flotte.

Massif des Écrins, hiver 1989 : interlude à la désirade.

Lever de soleil sur le Dôme des Écrins. Beau à pleurer. Parenthèse avant de déchanter. Une pause dans nos montagnes russes amoureuses, des échanges épistolaires, des promesses qui peinent à convaincre. Demain semble si loin. Sur les bords de l’Ubaye, tout est nouveau : le goût de l’effort, le ski en montée, la camaraderie instinctive. Et cette amitié naissante déjà plus forte que tout.

Brégy, automne 90 : toi + moi.

Une évidence pour tous. Les apparences, la grande comédie, les verres qui défilent, l’ivresse encore, trop vite, trop haut, les amis fidèles, le retour à la vie civile, à la vie commune. Nous sommes un couple. Comme les autres. Il parait.

Paris, printemps 90 : rue des Petits-Hôtels

Une permission. Une trêve plus qu’un retour de flamme. Une balade dans les rues de cette ville qui me manque. Et toujours cette saudade poisseuse.

Rue de Wattignies, hiver 91 : la berlue.

Je me suis réfugié dans le studio d’O. Elle tambourine à la porte. Je reste muet. Je ne veux plus de cris, je n’en peux plus de cette violence qui la défigure. Je suis seul, même si elle hurle le contraire. J’ai toujours détesté les conflits. Lâche pacifiste, je bloque ma respiration, pétrifié dans ma tranchée. Elle finira par se lasser.

Paris, printemps 91 : double zéro et l’infini.

Trop d’alcool, nos têtes tournent. Plus je m’absente, plus elle se durcit. Plus je m’éloigne, plus sa violence s’invite dans ce qui a été notre nid. Parquet, cheminée, moulures, le triptyque des jeunes couples parisiens. Les apéros, les brunchs, les amis. Le gin en perfusion. Les reproches, les soupçons, les menaces, les coups, les excuses, les supplications. Nous ne passerons pas l’hiver.

Londres, automne 94 : Paris Ailleurs.

En terrasse attablé. Une pinte à la main j’essaye de convaincre A. de venir à la soirée Final Frontier du Club UK quand mon corps se fige. À quelques dizaines de mètres, elle est là, avec son ex, celui d’avant moi. Quelle profonde souffrance ai-je bien pu lui infliger pour qu’elle replonge. Tout remonte, les cris, les larmes, les insultes, les vinyles qui volent par la fenêtre. Et dans la cour, Daho, qui me fixe, trempé. Je les regarde s’enfoncer dans Earl’s Court. Un autre Paris. Ailleurs.


© Matthieu Dufour