Journal de bord de l’enregistrement du meilleur album français de tous les temps (2).
Octobre 2024
La procrastination, c’est mon grand truc. Quand je m’engage dans un projet musical, je me mets à faire tout et n’importe quoi, sauf de la musique. Hop, le film de merde qu’en temps normal je n’aurais jamais regardé (ces deniers jours : Blink Twice, Twisters, Barbie, The Wandering Earth 2, Kingdom of the Planet of the Apes, Godzilla x Kong : The New Empire – de quoi anesthésier mon cerveau, bravo Jojo), hop les errances sur YouTube, hop la soudaine crise ménagère, hop la paralysie mentale. Classique. Un artiste est supposé aimer pratiquer son art, non ? Je n’en sais rien mais, à mon niveau, matérialiser mes émotions, mes sensations, mes impressions, c’est une infernale corvée. Que ne pourrais-je me contenter de rêvasser, d’imaginer, de conceptualiser ? L’orgueil, le moche orgueil, peut-être… De toute façon, je ne me sens ni artiste ni musicien, juste bricoleur de chansons, et NON je ne souffre pas du fameux syndrome de l’imposteur : je me fiche royalement d’être ou de ne pas être un vrai musicien, je ne me pose pas la question, j’agis, mais avant d’agir, je fais beaucoup de rien. Pour deux raisons, je suppose : retarder le moment où je vais devoir admettre que je n’ai pas vraiment envie de m’y mettre ; retarder le moment où, après avoir sombré dans une euphorie qui m’aura vu jouer des centaines de notes (ou des centaines de fois la même note), dépenser des milliers de calories et des dizaines d’heures, je vais devoir admettre que j’ai agi en vain.
Mais bon, le samedi 12 octobre, je me réveille à midi, je suis chez moi, seul, il fait moche, rien ni personne ne m’attend, la vie se passe très bien de moi, je soupire, je tourne en rond, je déjeune d’un cassoulet en conserve, me promettant de ne plus jamais manger de cassoulet en conserve, je me parle dans ma tête, je me dis que ce serait cool de ne pas boire, je lis trois pages des mémoires d’Isadora Duncan, j’essaie de me trouver un jeu vidéo sur le catalogue de la Playstation, j’hésite, le remake de Dead Space, ça l’air pas mal, et puis il y a aussi Chernobylite, et pourquoi pas Minecraft, j’aime bien Minecraft, c’est un jeu psychédélique, ça débranche les neurones, j’ai château Bertrand à terminer (oui, je donne mon nom aux bâtiments que je construis – auberge Bertrand, sauna Bertrand, latrines Bertrand, etc.), je prévois de creuser la montagne sur laquelle est érigé château Bertrand et de la remplir avec un aquarium géant habité par des poulpes, des dauphins et des tortues, j’adore le cri des dauphins, c’est trop mim’s, mais j’éteins la console, j’ai déjà gâché ma vie, cinquante ans de néant, autant ne pas en rajouter une couche (et puis on dira quoi lors de mon enterrement ? « Ce mec a joué 12 417 heures à Minecraft ! » ; « Ci-gît un sacré accro à Pornhub » ; « Bon voyage, l’homme aux seize litres de bière par semaine ! »… raaah, ça craint, j’ai honte d’avance de faire honte à ceux qui m’aiment !!!), alors à un moment donné je n’ai rien dans les mains et mon esprit est vide et BIM sans réfléchir je me saisis de ma guitare classique (une petite Yamaha de merde achetée pas cher en 2012, jamais changé les cordes), je joue un accord de Ré mineur, il est quinze heures et des brouettes, c’est parti !!!
(un peu plus tard)
BLA BLA BLA
Le temps est venu de s’avouer vaincu
Mais en moi le diable se marre encore
La nuit mes rêves désertent l’armée des paupières closes
Que faire des cendres quand le feu dort ?
Tu as vu ma vie
Quel bel ennui
Mobile / Immobile
Tu as vu ma vie
Éthique impossible
Je n’ai rien compris
Le temps est venu de se réveiller
Sortir du confort, du goulag éthylique
La nuit mes rêves me rappellent qui je suis
Comment gérer l’amour, quand on n’a que l’amertume ?
GLING GLING GLING (le son des cordes rouillées de ma guitare, je vais attraper le tétanos, putain de merde) (je suis hypocondriaque)
Fa (La mineur) / Sol Mineur (Ré mineur) / La dièse Fa / Sol mineur Ré mineur
La dièse Do Ré mineur
La dièse Do Ré mineur La mineur Sol mineur Ré mineur
Ré La dièse Sol mineur La dièse
FINAL ÉPIQUE
Lève-toi
Cabosse-toi
Pardonne-moi
N’abandonne jamais
Mix improbable entre Weezer, The Strokes et Nirvana. Le tout chanté en français, en français d’appartement, c’est-à-dire sans pousser la voix. La malédiction du chanteur d’appartement = l’épique uniquement dans la tête. Le ploc sous les doigts. L’EPHAD émotionnel.
(le lendemain)
Gueule de bois, humeur variable, ma chanson est ridicule, direction la POUBELLE, mais ce qui compte c’est que j’ai agi, j’ai agi j’ai putain de agi, et pas pour rien, cet échec me permet de mieux cerner le mode opératoire qui sera le mien durant les prochains mois.
Protocole Centredumonde, le viatique des champions de la chanson.
– que tu en aies envie ou pas, tu t’y colles ;
– tu t’y colles au moins deux fois par semaine ;
– quand tu t’y colles, t’as le droit à la picole ;
– si au bout d’une heure tu n’as rien, poubelle ;
– si au bout d’une heure tu as un truc qui tient la route, tu finis
– si tu finis pas dans la soirée, poubelle ;
– quand tu t’y colles, tu pars de zéro ;
– interdiction d’utiliser ou de réutiliser du matériel d’une session poubelle ;
– tu effaces les sessions poubelle, pas de témoins, pas de trace ;
– tu écris le texte et la musique en même temps ;
– la chanson doit se suffire à elle-même ;
– si tu t’ennuies quand tu joues la chanson, poubelle ;
– une fois que tu as neuf chansons qui tiennent la route, tu les enregistres.
Ah, je me sens plus léger, à placer au centre de la création non pas le résultat mais l’acte. Aquarium géant sous le château Bertrand, me voilà !
(les jours passent, seconde tentative)
Il est 18h50, dans dix minutes je me lance. Je pourrais commencer maintenant, mais il y a que j’aime les comptes ronds. Les comptes ronds, la symétrie, l’ordre, l’harmonie, il me faut bien ça pour contrecarrer mon esprit perpétuellement laxiste ou vagabond. Dix minutes, ça me laisse le temps de fumer une clope, attraper une bière dans le réfrigérateur, soupirer, me dire que toute la journée au bureau j’ai attendu ce moment, la baston, la castagne entre moi et moi, sans trac ni pression, je suis un super sparring-partner, pendant que je me mets des coups dans la tronche je disserte dans le vide et souris intérieurement, rien à foutre, Joseph et moi on s’adore, on ne se pardonne rien, mais on excuse tout, ce mec est sympa, je suis sympa et… merde, il est 18h57, merde, trois minutes avant le face-à-face, j’ai du linge à plier et ranger et j’ai faim et on pourrait tout retarder d’une heure MAIS NON MEC, tu t’y colles, c’est ton destin, tu vas manger des clous et te rayer l’esprit sur le parquet de tes propres insuffisances, on va bien rigoler, non ? Je suppose que non.

(soixante-trois heures plus tard)
Il pleut et j’ai faim. Une idée de génie s’incruste dans mon cerveau paresseux. Écrire neuf chansons, avec les textes et tout et tout, alors que je n’ai absolument rien à raconter, ça risque d’être pénible, non ? IDÉE DE GÉNIE : et si je commençais mon album par une courte introduction d’environ trente secondes ? Et si, en plus de la mini-introduction bouche-trou, j’enregistrais un instrumental ? BAM, plus que sept chansons à écrire !!! Et puis j’adore les instrumentaux, moi. Dans les 90’s, je m’amusais à bidouiller des instrus lo-fi kraut électro cheap sur mon quatre pistes cassette, des trucs carrément décousus avec des titres débiles genre « En souvenir d’un réveillon sur Pluton avec toi », « Il ne pleuvra plus jamais » et « Du vent ou des valises ». Tout était joué à la main, c’était bancal, pas en rythme, décousu, avec des fausses notes, mais paradoxalement ça a beaucoup plus de musicalité que les merdes synthétiques que j’ai pondues plus tard, à coups de samples, de sons préprogrammés et d’instruments virtuels. Je crois que ce qui m’a dégoûté, c’est l’informatique. Passer des heures le cul sur une chaise, plus jamais. Ce n’est pas ça, la musique. Moi je veux que mes mains saignent.
Dixit le flemmard qui vient de trouver le moyen d’écrire moins de textes et de meubler à peu de frais son meilleur album de tous les temps.
(Ré mineur La dièse Sol La dièse
Fa La mineur Ré mineur / La dièse
Avec un médiator, ça claque)
La session numéro deux, ça a donné quoi ? L’heure initiale s’est transformée en soirée entière, durant laquelle j’ai sifflé des tonnes de bières (pas bien) (on s’en fout) (oui mais pas bien), me permettant d’attraper au lasso une introduction, un demi-refrain et un pont – pas grand-chose, quoi.
Le texte, je me dis qu’étant moi-même mon meilleur ou mon pire ou mon unique sujet, autant rester naturaliste et raconter ce que je vis ou vois, soit mes traversées matinales sur le chemin du bureau. Au petit jour, je marche de Châtelet à Saint-Sulpice, enjambant la Seine, par le pont au Change, le pont Neuf ou le pont des Arts, à chaque fois mon esprit se détend, je me dis que je suis au bon endroit au bon moment dans le bon corps, et que des millions de Japonais ou de fans d’Emily In Paris rêveraient d’être ma place. Puériles mais réconfortantes, telles sont mes quotidiennes épiphanies miniatures.
Je ne sais pas qui je suis
Au petit matin
En bord de Seine
Mal réveillé
Vaguement humain
Je me rends au bureau
Pour pas grand-chose
Vêtu de noir
Un air de corbeau
Je traîne mon spleen
Un putain de spleen
D’origine irréelle
à cause d’un rêve
Et dans ce rêve tu étais là
Et on s’aimait fort
Sauf que je ne te connais pas
Qu’est-ce que je dois faire quand mon esprit
Joue contre moi et me trahit ? (Je me travestis)
Je deviens autre à l’intérieur de moi
On est plusieurs on ne s’ennuie pas (Mais on s’aime pas)
Si seul
Si seul
Si nombreux
Alors, alors quoi ?
Tu vas changer d’air ?
Maintenant tu sais, tu sais à quel point
Je suis cabossé, aucune idée de pourquoi
(i feel so miserable)
Dans la grisaille automnale, octobre touche à sa fin. Le week-end dernier, j’ai littéralement ruiné les trois jours que je prévoyais de consacrer au futur meilleur album français de tous les temps. Rédigé quelques chroniques musicales (le dernier GY!BE, bien ; le dernier Pixies, bof bof ; les démos secrètes du prochain The Smiths, exceptionnelles), réinstallé le jeu vidéo Fallout76 (je m’appelle Spleeny, j’ai une grosse moustache, un uniforme stylé en mode genre quatrième Reich et un énorme marteau de guerre à propulsion nucléaire – un seul coup = 190 points de dégâts), regardé l’ensemble des films de la saga Alien, beaucoup dormi (dans mon lit, sur le canapé, dans la baignoire) et surtout pesté contre moi-même : j’ai quinze ans, ou quoi ??? PUTAIN DE MERDE.
© Joseph Bertrand aka Centredumonde

