La mémoire des disques – Daho – Corps & Armes.



Paris, aujourd’hui.

Il parait qu’au moment de mourir, on voit son existence défiler.

En attendant de pouvoir le vérifier, pour feuilleter l’album photo de mes vies j’utilise une méthode nettement moins dangereuse : je pose sur la platine un best of de Daho. Je ferme les yeux et je commence le voyage dans le temps.

Il suffit de quelques notes, des premiers mots d’un couplet, de la lumineuse chaleur de cette voix familière, pour que remontent à la surface des visages plus ou moins flous, des plages au crépuscule, des villes et des nuits, des gorges serrées et des bouffées de bonheur, des doutes et le grain de ces peaux approchées, des inquiétudes et des histoires d’amour sabotées, des espoirs déchus, des baisers échangés et des serments troublés.

Corps & Armes est chez moi un disque de bascule. Les albums d’avant étaient des fièvres, des élans, des vertiges, des sauts dans le vide, des secousses épousant parfaitement les montagnes russes émotionnelles d’une adolescence prolongée au-delà de sa date limite. Des compagnons de routes mouillées, de nuits enfumées, de soirées et d’été sans fin, d’une jeunesse qui refuse de se rendre. Avec Corps & Armes, quelque chose s’est apaisé, et j’ai moi aussi déposé les armes. La musique de Daho est devenue une lumière plus lente, plus profonde. Moins d’incendies. Plus de braise. Une intensité calme, un éclat durable, une douceur qui sait que tout passe. Corps & Armes a débarqué, non pas comme un nouveau chapitre de mon récit, mais comme une clarté. Un disque qui révèle plus qu’il ne raconte. Un disque de peau qui se défait, de lumière qui revient, de cœur qui s’ouvre. Une évidence douce, presque solennelle.

Paris, quelque part à la bascule du nouveau siècle.

Un appartement un peu fatigué du 12ᵉ (parquet qui grince, fenêtres sur cour, long couloir que nous parcourons en skate) et l’excitation quasi-juvénile d’une nouvelle coloc à trente ans passés. Avec mon frère, mon meilleur pote, mon confident précieux. Deux cœurs plus tendres qu’ils ne voudraient le faire croire. Deux spécialistes du non-engagement. Deux noctambules persuadés que la fête finirait par les sauver. Nous vivions vite, nous aimions mal, trop ou pas assez, nous riions beaucoup, fort. Un mojito à la main nous nous pensions invincibles.  Corps & Armes s’imposait sans forcer entre un album d’Iggy et une compile du Ministry. Un disque lumineux, sensuel, presque trop beau pour nos existences en pointillés. Presque trop tôt.

Et puis, un soir, quelque chose a vibré. Une palpitation flottant dans l’air. Presque imperceptible. Timide.

Notre rendez-vous

Je me souviens d’un autre appartement, moderne cette fois, quelque part vers le bassin de La Villette, de verres levés, de voix qui ondulent, de rires qui s’enroulent. Je me souviens d’un halo scintillant, d’un visage incertain, d’un trouble qui s’installe comme un printemps précoce. Et cette phrase claire comme une évidence : « il n’est pas de hasard ». Je ne sais pas si c’était l’alcool, la fatigue, la nuit trop longue, mais quelque chose venait de s’ouvrir. Un mouvement vers elle. Presque rien. Presque tout. Une chaleur douce, une « intuition qui flamboie », une flamme dans le vacillement. Un regard qui s’attarde. Un sourire qui traverse.

Le reste est un tremblement clair.
Une nuit qui se délite.
Un matin pâle qui s’avance.
Une séparation dans le métro.
Paisible, silencieuse.
Rien n’était dit.
Mais tout était là.
Un souffle revenait, obstiné : « et plus je m’ouvre à toi… ».
Je sentais la mue commencer, patiente, sereine, vibrante.

Finistère sud, été 2001.

Une chambre donnant sur la baie lumineuse, des draps froissés, la mer à portée de souffle. Nous écoutons Ouverture en nous préparant, fenêtres grandes ouvertes, la lumière qui entre comme une bénédiction. Portés «par l’allégresse et la douceur de vivre de l’été qui commence ». Nous y sommes. Exactement là. L’été commencé. Le nôtre. L’album devient notre carte du tendre. Le Brasier pour les soirs d’ivresse. La Baie pour la mélancolie insouciante des débuts qui s’imaginent éternels. Rendez-vous à Vedra pour les projets d’après. La nage indienne pour le temps qui prend son temps. San Antonio de la Luna, caresse orchestrale, pour les retours à l’apaisement et cette lumière qui tombe doucement sur les cœurs dilatés.

Paris 17ème , 2002 ou 2003 ou 2004.

« Il fut long le chemin et les pièges nombreux avant que l’on se trouve ». Je repense à ce que j’étais quelques mois plus tôt : un type un peu blasé, persuadé que les longues histoires appartenaient à d’autres, que les frissons avaient une date de péremption, que les mauvais choix qui avaient précédé étaient irréversibles. J’avais tort, une fois encore.

Paris, maintenant (ou demain)

Un fragment revient sans cesse, posé comme une main complice sur mon épaule : « la rumeur de Paris comme une symphonie ». Un espace s’ouvre, doucement, il laisse entrer l’air. Il laisse passer le jour. Il laisse filer quelque chose vers l’après, comme un mouvement tranquille, une promesse sans mots, une lumière qui continue. Sereine. Confiante.


© Matthieu Dufour