ITW – Centredumonde – Moteur étrange.

À l’occasion de la sortie du sixième – ou septième, ou huitième, ou neuvième : on a cessé de compter – EP de Centredumonde, dont nous suivons les aventures underground depuis une dizaine d’années (pérégrinations si peu concluantes qu’elles en viennent à dessécher notre plume, notre audition, notre âme) nous avons choisi de déléguer la recension de Moteur Étrange aux êtres chers qui le connaissent-supportent-subissent le mieux : sa girlfriend (Alix de Stermaria, qui écrit de superbes chroniques chez les concurrents de A Découvrir Absolument), ses deux fils (Chad & Chad Junior), son épicier de nuit (Adsaphanthong) et son chien (Bubulle).
Fréquenter au quotidien un type qui se prend pour un génie de la dark pop française, c’est quoi la plus-value ?
Alix : des conversations découses et néanmoins passionnantes. En bon non-aristotélicien, Joseph est capable de relier entre eux n’importe quels sujets, et c’est comme ça qu’à partir d’olives noires un peu trop sèches, servies avec désinvolture à la terrasse d’un café bondé qui passe du Clara Luciani, il se lance dans un monologue enflammé sur le communisme, la paresse mentale des boomers et la stratégie de l’équipe de France de curling. Je pratique Joseph depuis désormais quatre ans, et si parfois je soupire (son côté pudding), jamais je ne m’ennuie (l’alcool dans le pudding).
Adsaphanthong : en parlant d’alcool, quand après une journée de bureau fantôme, à dix-neuf heures le lundi, il achète huit canettes de bière, je sais que ce ne sera pas suffisant et qu’il repassera – l’air de rien, le visage rouge, la blague facile – à vingt-trois heures quarante-sept, histoire de compléter son ivresse, s’offrant au passage un ananas ou un paquet de bonbecs, comme s’il fallait tromper l’ennemi. C’est de loin mon meilleur client. Je l’admire. Si j’étais un pochetron, je voudrais être lui. Heureusement, je ne bois pas.
Chad : en concert il est rigolo, il raconte n’importe quoi. Un soir, il jouait à l’Olympic Café, il s’est lancé dans une évocation de l’Arménie, avant de se demander à voix haute pourquoi il parlait de ça. Le maigre public était mal à l’aise, trop cringe. Mon petit frère s’était endormi. Moi pas, j’étais effrayé par la meilleure amie de ma mère qui, au premier rang, remuait sa couenne alcoolisée, alors que les chansons étaient d’une tristesse infinie. C’est le public de mon père : des geeks et des paumés. Un public à son image.
Chad Junior : chaque matin quand nous étions enfants, il nous réveillait avec des chansons improvisées, « Le club des patates chaudes », « Debout les loulous », « Maréchal, nous voilà », et les paroles changeaient tout le temps, l’enfer. Heureusement, aujourd’hui, quand on se voit, il ne chante jamais. Les vacances. Là, il travaille sur la musique d’un jeu vidéo que je suis en train de développer, un truc de zombies qui s’appelle Undead Dusk, trop chokbarre. J’adore mon père quand il est mutique.
Bubulle : à quatre heures du matin, il danse bourré dans le salon, et quand il commence à me coller, j’ai l’impression qu’il pourrait se servir de moi comme d’un oreiller, le stress. Résultat, en journée, je me roule dans les déjections de mes congénères. Hors de question de lui servir de doudou. Pour ça, il y a les femmes, hein.
Joseph a passé deux ans à enregistrer Moteur Étrange, dont vingt-deux mois à tergiverser et ne rien faire, vous en avez pâti ?
Alix : malheureusement, l’absence d’ambition commerciale ne l’empêche d’avoir une immense ambition artistique. On sent qu’il veut vraiment faire de la bonne musique, mais techniquement il en est incapable, il ne progresse pas, il ne s’entraîne jamais. Moteur Étrange, il en est assez fier, mais il est déjà passé à autre chose. Il ne veut plus en entendre parler. Joseph a toujours un pied dans son propre futur. « La meilleure journée, c’est demain », me dit-il souvent. Sauf que demain, il aura la gueule de bois, et alors ce sera un marathon de protéines, de mauvaises séries télévisées et de repentance stérile.
Adsaphanthong : pas du tout, j’ai fait les comptes. Cent-dix-huit packs de bières, sans compter les clopes et les bonbons, Moteur Étrange est en conséquence un excellent EP. J’ai hâte qu’il enregistre un triple album, si ça arrive, je lui laisse les clefs de la boutique et me barre à Ibiza.
Chad : ah, c’est pour ça, les plats Picard ?
Chad Junior : et l’argent de poche en tickets-restaurant !!!
Bubulle : quand il enregistre, je me tourne contre le mur et je ne bouge plus. Au bout d’un moment, je sens que ça le travaille, et je sais pourquoi : je lui renvoie sa propre image.

Les trucs honteux que personne ne sait sur lui ?
Alix : il fait des crises de jalousie quand on lui parle de Rocco Siffredi.
Adsaphanthong : Joseph hausse la voix quand une fille entre dans mon magasin, et se met à parler de poésie, genre Pessoa et ses quarante mille hétéronymes. Sauf que si tu n’es pas Arthur Teboul, tu ne chopes pas. Pathétique. Je fais semblant de ne pas comprendre le français quand il me parle. « Je suis un artiste, trois clefs de sol Télérama, je ne suis pas alcoolique, je bois pour l’inspiration, artiste maudit, gna gna gna ». Moi je vois juste un gars tout rouge et tout bourré qui se prend pour Bukowski. Et qu’il arrête de me demander des pizzas surgelées, NON, je n’en vends pas !!!
Chad : quand on était Schtroumpfs, il nous collait devant la télévision pendant qu’il picolait avec son pote Riwan (le surnom de papa = papimousse) et ensuite, à minuit, il nous couchait, mais il tenait malgré tout à nous raconter une histoire du soir. Il trafiquait les textes, il imitait n’importe comment les voix, le chevalier balèze se prenait des grosses roustes et la princesse mimi se barrait dans un bordel à la Nouvelle-Orléans et les gentils ne gagnaient jamais, et les méchants non plus, parce qu’il n’existait ni gentils ni méchants. « Les gentils sont les méchants des méchants », comment ne pas devenir désabusé, hein ?
Chad Junior : quand mon père est pinté, on joue à FIFA. Je lui colle des 8-0, et ensuite il veut me montrer ses meilleures prises de catch, « Je vais te péter le bras en une seule prise, vazi, je suis David Carradine », ou alors il me dit qu’il m’aime et qu’il a foiré sa vie et qu’il voudrait me ressembler, et ensuite il s’endort devant la porte des toilettes et le lendemain il est persuadé d’avoir gagné. « Ah ah, mec, j’ai assuré, hein ? » Je le contredis rarement, vu qu’il revient de la boulangerie avec une tonne de viennoiseries.
Bubulle : étant donné que pour lui je ne suis qu’un chien, c’est à moi qu’il incombe de subir les discours qu’il tient à voix haute quand il pense que personne ne l’entend. Il parle tout seul en arpentant le salon et blâme la terre entière de ses malheurs, tout en se félicitant d’être une sorte de génie incompris, ce qui à ses yeux est bien mieux que d’être un génie compris. « Si on me comprenait, je ne serais plus un génie », s’exclame-t-il en se frappant le front. Il a passé dans sa jeunesse un test de QI, à l’issue duquel il a obtenu 80 points. Mais au lieu de complexer, il en est fier, parce que ça le dédouane de n’avoir rien accompli de probant. Au contraire, il se dit qu’au vu de son QI, il a surperformé. Qu’il est un rescapé de l’idiotie. Et donc une sorte de génie. Dommage que la SPA ne fasse pas de visite à domicile, j’en peux plus, moi.
Si demain à l’improviste Joseph mourrait (et rassurons-nous, ça arrivera), quel serait votre mot de la fin ?
Alix : pas de Laura ni de David pour se disputer l’héritage, parce que pas d’héritage, ah ah !!!
Adsaphanthong : je ferme boutique et retourne vendre du bitcoin à Wall Street.
Chad : merci pour les névroses.
Chad Junior : merci pour le nihilisme.
Bubulle : ah bah non, la mort c’est trop facile ! Rendez-le immortel, puis jetez-le dans une sorte de cachot où il sera condamné à écouter en boucle les centaines de chansons qu’il a enregistrées, et aussi les milliers qu’il n’a pas enregistrées, et même celles qu’il a conçues en esprit pendant qu’ivre mort durant son sommeil il me prenait pour un oreiller. Je ne suis pas un oreiller, zut !
© Joseph Bertrand
