Élise Lépine – Les courants d’arrachement (Grasset).


Premier roman de la journaliste littéraire Élise Lépine, Les courants d’arrachement vous embarque dans une odyssée sensorielle addictive qui risque de vous hanter longtemps.

Casablanca 1955, dans un Protectorat français au Maroc en phase terminale, Reine pose sa fille sur la plage et s’installe sur le « rocher des condamnés » pour attendre la marée haute et ces funestes courants qui l’arracheront enfin à ce monde. Jean est mort. C’était son amant, le père de sa fille, l’amour de sa vie. Celui qui devait l’emmener loin de ces rivages toxiques, la libérer de ce frère incestueux, de ce mari éperdu qu’elle n’aime pas, de cette tante privée d’enfants, sèche et manipulatrice. De ce carcan doré où l’envie d’une femme ne vaut pas beaucoup plus que celle d’un indigène.

Quelque part en Normandie dans les années 30. Sur ce bloc minéral chauffé par le soleil Reine se souvient : la pauvreté, la mère mourante, les odeurs, la fratrie bancale, la promiscuité, le chaos qui gronde, ce couple de notables juifs qui l’accueille avec sa petit sœur, le déchirement et la violence de la séparation, l’exil, les échos de l’Histoire à hauteur d’enfant. Elle cherche des réponses à ses questions, et peut-être des lueurs d’espoir.

Multipliant les flux et les reflux dans le temps, l’auteure ménage un double suspense tout en tension. Au présent, Reine va-t-elle se laisser arracher, abandonner sa fille ou puiser dans son tumultueux parcours la force et l’amour de continuer ? Et au passé : comment en est-elle arrivée là.

Construction impeccable, intrigue maitrisées, écriture à la fois juste et charnelle, précise et lyrique, sens du rythme : ce livre est un véritable page turner au souffle intense et éminemment romanesque. Mais pas que.

C’est aussi un beau roman féministe qui raconte une époque où les femmes sont livrées aux courants d’arrachement patriarcaux qui les encerclent inlassablement, méthodiquement, faisant tout pour les éloigner de leur propre vie. Une époque où des femmes comme Reine montent au front, prennent la mer, refusant de se laisser emporter par les traditions et les normes qui voudraient les maintenir au large de la société. Alors elles nagent à contre-courant, peu importe le prix à payer. Elles combattent, au courage, à l’envie de liberté, à l’amour.

C’est aussi une victoire de la nuance contre le manichéisme qui tente chaque jour de nous arracher à la raison. Avec des personnages à la complexité plus vraie que nature, l’auteure ayant décidé de n’épargner personne. Car elle sait que la ligne de partage entre le bien et le mal n’est pas là dehors, entre les bons et les méchants. Non, elle est au fond de Reine, de Gustave, d’Estelle, de François, de nous. Alors chacun avec ses moyens lutte contre ses propres courants d’arrachement intimes, familiaux, chacun tente de surnager dans un combat incessant entre surface et abysses. Un combat de chaque instant qui trouve ses racines dans un passé plus ou moins décomposé.

C’est enfin un bel hommage au pouvoir de la fiction ; à sa façon, la littérature est aussi un courant d’arrachement qui nous éloigne le temps d’un livre au large de la vie, là où nos repères se brouillent, là où nos certitudes vacillent. Un courant puissant qui nous fait dériver vers des contrées lointaines ou familières, réelles ou imaginaires, là où nous trouvons parfois le réconfort, la force d’avancer, l’envie d’y croire encore.

« Les courants d’arrachement ne rendent pas les corps, ils les attirent au large », nous prévient le bandeau de couverture. Dans ce livre, les courants d’arrachement ne rendent effectivement pas les corps, ils les envoient brûler dans des camps ou pourrir en enfer. Âpres, les courant d’arrachement ne rendent pas le passé, ils le diluent dans nos veines entaillées. Cruels, les courants d’arrachement ne rendent pas l’amour perdu, l’amour refusé, l’amour gâché, ils l’emportent vers d’autres corps, d’autres coeurs. Mais pour ceux qui réussiront à les dépasser, l’horizon n’est plus si loin.


© Matthieu Dufour