La mémoire des disques – Daho – Eden.

Quelque part dans Paris, une nuit de 1997.
Nous traversons la ville comme des funambules insouciants, portés par l’ivresse, la musique, et l’idée que tout peut arriver. Une fois encore. Nous rentrons à pied, refaisant le monde, ricanant pour rien, cherchant un dernier bar, ou attendant Les pluies chaudes de l’été (qui commence). Je ne me souviens plus très bien. Nous sommes probablement passés au Hide Out et au Café Noir. Nous avons peut-être croisé Cyril au Globo ou François sur Les Bords de Seine. Difficile d’être affirmatif et précis tant les nuits s’enchainent, sœurs jumelles des précédentes, reliées entre elles par un invisible élan incontrôlé. Les couples se font, se défont, s’échangent, se reforment ailleurs. Nous terminerons hagards dans la cuisine de Barbara ou d’Emmanuelle. Ou nous nous égarerons les uns après les autres, contraints d’attendre le jour d’après pour rassembler les morceaux et nos esprits. Tout n’est que recommencement.
19 avenue de Villiers, quelques heures plus tôt.
Au commencement, il y a souvent cet appartement au quatrième étage (droite) d’un immeuble banalement haussmannien. QG plus ou moins officiel, sas de décompression, rampe de lancement, refuge pour les banlieusards en rade ou Les Passagers de passage. Cendriers en crue, fringues en vrac et le triptyque parquet – moulures – cheminée. Les bandes se croisent, se mélangent se recomposent. Dublin drague Lyon, Londres charrie Levallois, Amiens se souvient des jours anciens et moi je noie mes angoisses dans le gin. Dans le lecteur de CD, Eden en mode repeat. Jusqu’à l’overdose pour certains. Mais ils me connaissent et la plupart d’entre eux m’aiment, alors ils ne disent rien. Ne lèvent pas les yeux au ciel quand L’enfer enfin se présente comme une véritable délivrance avec ses fados étranges et sa jupe orange. Ils me jettent parfois un regard attendri. Se resservent un verre, reprennent un bout de croque-monsieur tiède. Et lancent en l’air des idées de plans improvisés. Il y a toujours une fête quelque part. Un endroit où aller. Un banc où s’échouer. Soudain, certains se mettent en route pendant que d’autres arrivent à peine. Nous nous donnons Rendez-vous au jardin des plaisirs. Et nous nous laissons envahir par les pulsations qui montent comme une fièvre qui déboule.
Levallois, circa 1997.
Un immeuble en brique, une ruche, l’agitation permanente, les excès. Les journées sont longues, intenses, exaltantes. Peu de temps morts. On passe sans transition d’un client à l’autre, d’un pot à une présentation, entre improvisations et rappels à l’ordre, audace et excitation, clopes et recos, charrettes et fous rires. J’ai même une sorte de mini bar dans le meuble de mon bureau. Les nuits sont encore plus longues. Je dors peu. Je vis vite. Je ne m’arrête jamais. Je ne veux pas m’arrêter. Eden accompagne cette frénésie. Il amplifie les émotions. Il épouse la fatigue. Il magnifie les excès. Il illumine les rencontres. Il irradie les moments de Timide intimité, rares parenthèses suspendues au milieu du chaos.
Paris, la nuit, encore, peu importe quand.
Attablé détaché, je me souviens des nuits de Shoreditch, Wandsworth, Southwark ou Brixton. Des nuits à danser jusqu’à l’hallucination. Des petits matins en slow motion jusqu’à Earls Court sous une pluie fine. Je me souviens du retour à Paris avec ces pulsations dans le corps. Et Eden est arrivé. Comme un écho. Comme un miroir. Un disque né de nuits euphoriques, de clubs en fusion, de beats chirurgicaux et d’âmes entaillées. Un disque sensuel, qui pulse, qui respire, qui transpire. Un disque qui avait compris avant moi ce que j’étais en train de devenir.
Paris, printemps 1998.
Ça sent la fin. Je suis proche de la rupture. Trop tiré sur la corde. Je passe du rire aux larmes. Il faudra bien un jour dire les termes. Je contemple la pochette solaire, j’essaye de traverser l’image à la recherche des rumeurs, des plaies, des blessures. J’essaye d’apercevoir cet homme à nouveau debout, cet homme qui marche, se reconstruit. Avancer malgré tout (trop tôt pour la défaite). Eden n’avait pas peut-être pas trouvé son public mais il m’avait harponné en plein coeur et en plein corps. Je m’y suis accroché comme à une bouée. Comme à un plan. Comme à un mode d’emploi pour survivre à mes propres démons.
Paris, maintenant.
Aujourd’hui encore, quand je pose Eden sur la platine, je bascule rue de l’Arbre-Sec, place Blanche ou rue Mouffetard. Je me traine à nouveau sur trottoirs humides de Paris, j’entends les rires francs d’Elaine, les délires sans fin d’Amélie, je me remémore les traversées nocturnes, les cafés froids, les cuisines enfumées, les amours éphémères, les lendemains flous, les perspectives incertaines. Je revois celui que j’étais : en apnée, en équilibre, à la frontière. Et celui que je devenais, sans le savoir.
Les disques ne sauvent pas.
Ils accompagnent les battements irréguliers, las arythmies amoureuses.
Ils tracent une ligne dans les méandres de la nuit et murmurent quand tout vacille.
Ils indiquent une direction quand tout semble flou, ils maintiennent à la surface.
Eden m’a permis de respirer dans le tumulte, de laisser revenir la douceur.
Eden a préparé le terrain.
Pour la suite. Pour après la chute.
© Matthieu Dufour