La mémoire des disques – New Order – Substance.

Paris, La Loco, fin des années 80.
Le plan de gestion de notre ivresse était simple et bien rodé. N’ayant pas les moyens de nous offrir des bouteilles en boîte, nous partagions un sérieux apéro en début de soirée chez l’un de nous ; l’idée étant d’être suffisamment ivres pour tenir la soirée, mais pas trop pour pouvoir quand même rentrer quelque part. Puis nous misions tout sur la conso offerte avec l’entrée, en concentrant le plus de degrés possibles dans un seul verre (all in sur un gin get vodka par exemple) et en attendant le bon moment pour l’avaler ; pas trop tôt pour tenir la distance, pas trop tard pour maintenir le flow. Bref…
Une fois encore, c’est donc la gorge brûlée par l’un de ces douteux mélanges que je les rejoins quand débarque l’intro de Bizarre Love Triangle – l’espace d’un temps indéfini nous nous étions perdus, retrouvés, croisés, enlacés – Tout est de plus en plus moite. Les corps serrés, les fringues humides, les murs suintant, les regards dilatés, les baisers français, les paupières mi-closes. Une sorte de voile opaque filtre les lumières stroboscopiques qui découpent la foule en éclats multicolores. Bizarre Love Triangle. Ce battement sourd qui monte du sol, cette pulsation martiale qui envahit la salle, ces éclairs qui électrisent les corps sur la piste. “every time I see you falling” hurlé dans le vacarme. Nous communions à la même source, heureux, débordants, comme une secte joyeuse et bancale, comme un seul corps. La sueur coule dans mon dos, mes mains effectuent d’improbables chorégraphies dans le vide, “I get down on my knees and pray”, je tombe à genoux, évidemment, comme si la musique me pliait, me tirait vers le sol, avant de me relever affublé d’un large sourire à moitié niais. La voix familière de Barney se faufile entre nous, tourbillonne vers le plafond, “the words that I can’t say”, ces mots impossibles, coincés quelque part entre ma gorge et mon cœur, ceux qu’elle attend en vain. J’éructe les paroles dans un anglais approximatif, je les fais miennes. Un nouvel éclair bleu me traverse, me fige. Un choc, un trouble, une vérité trop proche, un arrêt sur image éphémère, tremblant, fragile, “well everyday my confusion grows”.
1987, en transit entre Lyon et Amiens.
Un train file quelque part dans ce qui ne s’appelait pas encore les Hauts de France, coupant la campagne en deux no man’s land marronnasses. Collé à la vitre, casque sur les oreilles, Substance en boucle. Le wagon sent le renfermé, le vieux, la laine mouillée et le blues du dimanche soir. Je laisse la musique me pénétrer, me couper doucement de la vie. Les premières notes de Ceremony se mêlent au bruit régulier des rails. Je regarde défiler les champs, les maisons isolées, les silhouettes d’arbres qui se penchent comme pour écouter avec moi. En vrac, dans le reflet : les soirées qui m’attendent, les excès, les retrouvailles avec eux, les projets qu’on fait sans y croire vraiment, les promesses qu’on tiendra peut-être, les retrouvailles avec elle. Elle et eux. Eux et elles. Comme New Order, je veux faire de ma vie une fusion d’émotions et de sensations que l’on pensait incompatibles, je veux faire exploser les frontières, brouiller les pistes, mélanger les genres. Quitte à y laisser un peu de ma peau. Et beaucoup de mes illusions. “Every time I think of you”. Une décharge douce. Je ferme les yeux. La basse de Hook devient ma ligne d’horizon intérieure. Je revois des fragments de fuites, des routes glissantes, des visages flous, des champs de betteraves, des gestes maladroits, son regard doux, des justifications pathétiques, des bouteilles de Ballantine’s et de Gordon’s, des larmes de pardon. Ou d’excuse. Tout revient par vagues. Amiens approche. Je remonte le volume. Je me prépare à replonger.
Amiens, circa 1987/88.
Amiens, sa fameuse cathédrale, son Quick, son école de commerce, la rue des 3 cailloux, le Cirque. Amiens au 20ème siècle, les cabines téléphoniques, le changement à Longueau, le Saint Leu d’avant, et des étudiants titubant dans les rues vides. J’y suis arrivé deux ans plus tôt sans bagages, naïf mais avec cette sensation vertigineuse d’être enfin libre, livré à moi-même. J’y ai découvert la vie comme on avance dans une chambre inconnue plongée dans la pénombre : lentement, en tendant la main, en cherchant les contours, en trébuchant. Deux années qui paraissent au moins dix, des nuits plus nettes que les jours. Des litres de pastis au Jockey, des tournées bières au Globe, du (mauvais) whisky coca chez François. Les amitiés se nouent vite, avec une intensité qui ne se reproduira plus jamais. Rien ne semble compter plus que ces âmes sœurs vite devenues essentielles. On rit, on boit, on roule, on s’invente une fraternité qui tient debout malgré nos excès. Les soirées s’enchaînent, le Coeur Samba sent la bière tiède et le tabac froid. Les caves de l’ancien presbytère vibrent sous les assauts de basses et de synthés. Les soirées improvisées deviennent des refuges où l’on oublie tout ce qui pèse. Et au milieu de cette vie qui déborde, Substance. Et tous ces hymnes où la joie et la mélancolie se tiennent par la main. On danse dans les salons trop petits, on chante faux dans une Samba Sympa ou une R5 bleu métallisé, on se laisse porter par quelque chose qui nous dépasse. Les vitres ouvertes, le froid sur les joues, les canettes qui roulent sous les sièges, les phares qui découpent la nuit picarde. La route comme une promesse. Le mouvement permanent comme une manière d’exister.
Parenthèse
Ceremony comme un seuil, une intronisation avant une marche en avant, une solennité fragile, adieu l’enfance bonjour les montagnes russes. Everything’s Gone Green pour les montées, les accélérations, les débordements, Temptation pour les failles, les écarts. Blue Monday pour la route et ce moment précis où la nuit nous adopte. Confusion pour les soirs où tout vacille, où l’on s’accroche au bar pour ne pas tomber. Thieves Like Us et les amours maladroites, les gestes qui tremblent, les promesses murmurées et rarement tenues. The Perfect Kiss pour les nuits suspendues et les aveux alccolisés. Sub‑culture pour les soirées où l’on n’est pas vraiment là, les instants où l’on voudrait être comme les autres sans jamais vraiment y parvenir. Shellshock pour les excès, les nuits qui débordent, les corps qui s’entrechoquent. State of the Nation pour les colères sourdes, les injustices qu’on ne sait pas encore nommer. Bizarre Love Triangle pour la déflagration, les orgasmes, les comas. True Faith pour les lendemains et les promesses.
Amiens, rue Delpech, printemps 88
Je suis toujours incapable de choisir. Je passe d’une rive à l’autre. De son studio à celui des autres. Elle, eux, je voudrais tout en même temps, comme un gamin ne supportant pas la frustration, incapable de renoncer. Alors forcément ça coince, ça frictionne, ça crie, ça pleure, ça enrage, ça ment, ça triche, ça calcule, ça vit en équilibre sur un fil qui finira forcément par céder sous le poids de tant tourments et d’envies contraires. Autant leur amitié s’est imposée comme une évidence instantanée, autant son amour m’est longtemps apparu intouchable. Improbable. Hors de portée. Elle trop et moi pas assez. Alors je me brûle, je trébuche, j’apprends, maladroitement. Mais le plus important est de se sentir vivant, “I feel fine and I feel good”, exalté, fragile, même si les bons mots ne sortent jamais au bon moment ou se terrent au plus profond de mes craintes. Les soirées se terminent parfois dans les larmes, parfois dans les bras les uns des autres, parfois dans un silence glaçant. Et Substance traverse, accompagne, enveloppe tout. Je ne sais pas très bien où je vais mais j’y fonce sans modération, “waiting for that final moment”,
Paris, maintenant.
Substance, un disque massif, presque froid au toucher, mais qui pulse d’une chaleur fascinante. Une basse comme une corde tendue au-dessus du vide, des machines qui ouvrent des portes vers l’inconnu, des beats qui rythment nos dérives. Bien plus qu’une banale compilation, une évidence, un monument dense, sacré, une bible, une source, une carte du tendre sous acides, la bande originale d’une virée initiatique.
La bande-son d’une fin de cycle.
Le disque de mes 20 ans.
© Matthieu Dufour