Yan Kouton – Capitale Ponant (Black Trombone Éditions).


Chez Yan Kouton, la ville est le texte. Et le texte est la ville.

Un organisme vivant en perpétuelle mutation, un édifice en travaux à perpétuité. Multidimensionnel. De loin on est intimidé par ce monolithe encore fumant, massif, imposant, comme sorti d’un souffle anthracite nocturne. Mais plus on s’approche et plus les détails se précisent. Les blocs se dessinent. Les pudeurs s’évaporent à la vue de ces façades traversées de veines d’Iroise, circulant dans le verre-miroir comme autant de rhizome prêts à nous mener à l’étape suivante.

On entre dans Capitale Ponant avec la sensation de pénétrer un organisme minéral autonome qui respire par à‑coups. Chaque pas soulève une poussière ancienne, un reste de déflagration, chaque page tournée découvre une nouvelle brique que l’auteur a posée avec l’espoir de tenir debout. Chaque respiration porte la trace d’un quartier démoli ou ressuscité, oublié ou en construction.

Les rues sont des strates. Elles gardent l’empreinte des chocs de la vie, la mémoire d’un effondrement ou d’un renoncement. On se laisse porter par le rythme martial des mots qui nous font circuler dans les volumes d’une architecture intérieure : blocs de vie arrachés au passé, murs porteurs dressés contre les ténèbres et la douleur, lignes de fuite tendues vers un horizon qui tremble. La ville n’est pas un décor : elle est un recueil en mouvement, une sculpture polymorphe, changeante. La ville est un chantier de forces contraires, magnétiques, un corps minéral friable qui hésite entre chute et fuite en avant.

Au-dessus de nous, un téléphérique glisse en silence dans les replis d’un ciel couvert, des silhouettes s’agitent, en équilibre entre deux plans, deux étages.  Dans la lumière blanche d’un tramway, un visage surgit — un « tu » qui déplace la géométrie du jour, qui ouvre une brèche dans la masse. Autour de cette apparition étrangement familière, l’espace se réoriente, comme si une main invisible tournait les pierres pour révéler leurs autres faces, obscures, cachées, celles qui patientent sagement en attendant le signal pour sortir du coeur du poète.

Parfois, la mer apparaît au loin, entre deux volumes, une faille bleue découpée dans la matière urbaine. Elle ramène les siècles à la surface, les douleurs accumulées, les questions devenues fondations, la mémoire des corps étreints et des sommeils partagés. Les rues se resserrent, les lampadaires vibrent, la structure entière travaille sous tension, portée par une colère sourde, électrique, qui gronde sous nos pas hésitants. Là dans les entrailles de la chair. On se faufile comme des ombres entre un souffle mutique et une voix qui cherche son passage secret.

Un oiseau figé dans le vent devient un astre brillant, un point d’ancrage dans la nuit, un complice pour le prochain champ de bataille. On traverse un pont comme on franchit une ligne de démarcation intérieure, laissant sombrer dans le fleuve les charges héritées, les matériaux inutiles, les gravats du jour, les errances vaines.

La rade s’ouvre alors, eldorado dégrisé, cimetière incertain, surface polie où les âmes sacrifiées se reflètent sans menace, ombres gravées dans la lumière. La clarté circule enfin. On continue à marcher. Dans Brest. Encore. Dans Paris. Toujours.

On marchera jusqu’au moment où le poète n’aura plus les mots pour bâtir un dernier bâtiment.

La ville se repliera alors comme un plan qu’on referme.

Une convulsion.

Un recommencement.

Chez Yan Kouton, le texte est la ville. Et la ville est le texte.


© Matthieu Dufour