Michel Houellebecq & Frédéric Lo – Souvenez-vous de l’homme.

Vers la fin d’une nuit, au moment idéal
Où s’élargit sans bruit le bleu du ciel central
Je traverserai seul, comme à l’insu de tous,
La familiarité inépuisable et douce
Des aurores boréales,
Michel Houellebecq, Le bleu du ciel central.
Il y a dans Souvenez-vous de l’Homme une manière singulière de pénétrer dans le monde d’après, d’après l’effondrement, d’après l’Homme : délicatement, en s’immisçant dans les interstices de ce futur imaginé. Comme si la voix du poète surgissait d’un entre-deux, d’un rêve éveillé, de cette zone trouble où la conscience n’est pas encore pleine, où les images se forment dans une lumière basse. Autour de cette voix, Lo installe un paysage sonore bienveillant, qui ne cherche jamais à impressionner, à asséner mais simplement à accueillir et à embarquer l’auditeur : nappes électroniques envoutantes, motifs répétés, pianos fragiles qui éclairent juste ce qu’il faut, rythmes d’avant qui battent comme des cœurs fatigués.
On se laisse alors aller à la découverte de ces nouveaux textes à la musicalité évidente, rassurante : un phrasé souple, des images qui inspirent, une manière de laisser les vers tomber avec la justesse d’un souffle habité. Une écriture fluide, resserrée, rythmée, qui comble la distance entre une page de carnet et une chanson : sans jamais perdre sa gravité propre. Et Lo l’a bien compris : pour qu’elle ne soit pas un simple cadre, il fallait se rendre au point précis où la musique porte sans écraser, éclaire sans aveugler, invite sans contraindre. La musique sait où est sa place mais elle n’est jamais faible : elle tient la voix, elle la borde, elle lui offre un espace où la dureté peut se dire sans violence, un équilibre rare, presque miraculeux, entre le tragique et la tendre observation des soubresauts d’un monde en phase terminale.
Les textes de Houellebecq dessinent un monde post‑humain, une science‑fiction intime, crédible, presque palpable, traversées de fulgurances implacables. Gares après l’apocalypse, villes figées dans une étrange lumière bleue, contrées solitaires où les survivants « consentent sans un mot à la mort ordinaire ». La guerre est peut-être déjà là, pas loin, diffuse, latente, imprécise : une menace se propage, une déroute est annoncée, les frontières vacillent. On ne sait pas tout, on ne comprend pas tout, on se rassemble à Orsenna et on attend. La possibilité d’une guerre, la guerre comme un climat.
Houellebecq excelle à décrire cet état de trouble, cette confusion qui s’empare d’une époque où les événements dépassent les egos, où les certitudes se dissolvent. L’hybridation, les manipulations génétiques, l’intelligence artificielle, … : tout ce qui relevait autrefois de la science‑fiction appartient désormais au réel. Et comme dans certains de ses romans les plus réussis (Les Particules élémentaires, La Possibilité d’une île) il se demande ce qui succédera à l’humanité.
Mais chez lui, la technologie, le « progrès » n’est pas un épouvantail. Houellebecq ne donne pas l’impression d’être plus inquiet que cela quand il déclame ses mantras avec calme. Il a plutôt l’air captivé. Il regarde les machines et le transhumanisme avec une curiosité presque tendre, une attention dépourvue de jugement. Il ne prophétise pas la catastrophe : il observe l’évolution, là sur le rebord du monde. Il imagine simplement à voix haute ce qui viendra peut-être après nous — pour peu que nous ayons vraiment existé. Sur ce disque, Houellebecq retrouve son art le plus pur : dire ce que nous voyons comme une catastrophe sans la dramatiser, observer notre fin comme un phénomène naturel, une suite logique, une étape.
Houellebecq & Lo, deux voix qui observent l’humanité depuis son balcon, avec une ironie douce et une lucidité trouble. Souvenez‑vous de l’homme est un disque qui infuse à en devenir hypnotique, mélancolique, subtil, qui ne fanfaronne pas. Un disque qui déploie un univers musical et poétique singulier. Qui se contente d’exister comme un murmure fraternel adressé à ceux qui viendront après nous — s’ils viennent.
Un disque qui ressemble déjà presqu’à un souvenir.
© Matthieu Dufour
Avant, longtemps avant, il y a eu des êtres
Qui se mettaient en rond pour échapper aux loups
Et sentir leur chaleur ; ils devaient disparaître,
Ils ressemblaient à nous.