Carole Boinet – L’enthousiasme (Stock).
Tendu, brutal, sans pitié, le premier roman de Carole Boinet, L’enthousiasme, ne retient pas coups ; filant comme une trainée de poudre dans la nuit d’une société peinant encore à ouvrir bien grand ses yeux, ce livre incandescent vous fonce droit dessus sans freins, sans fard et sans concessions. Implacable. Intense. Remuant avec frénésie et jouissance, son couteau de boucher affûté dans les plaies d’une époque chamboulée par les retombées radioactives de l’explosion du cœur du réacteur patriarcal. Sans jamais quémander consolation, ni complaisance. Et n’épargnant personne.
Fuyant Paris, une vie de sexe et d’excès, une journaliste revient sur les terres de son enfance, en Bretagne. Pour écouter des femmes témoigner et écrire un livre de commande sur « l’amour » au 21ème siècle. Pour se reconstruire aussi. Arrive le choc : alors qu’elle promène ses démons sur le chemin des douaniers dans l’espoir que l’iode et l’air du large laveront un peu de ce mélange âcre de sperme, de honte, d’envie et de colère, un chien se précipite sur elle. Dans un réflexe, elle le repousse, il s’écrase au bas de la falaise. Tout a basculé. Et va entrainer la narratrice sur la trace d’une ancienne violence, jamais nommée.
Commence alors une introspection tumultueuse comme une odyssée intérieure à la recherche de l’enthousiasme égaré. Un voyage dans les entrailles des corps profanés, violentés, violés— leurs mémoire, leurs tremblements, leurs angles morts. La Bretagne n’est pas un refuge : c’est un miroir. Un lieu où les fantômes familiaux, l’Ankou, Ys, et les cris du cochon qu’on égorge remontent à la surface comme des vérités trop longtemps englouties. La Bretagne n’est pas un décor de carte postale, c’est le théâtre de cette réorientation intime. Sa grand-mère, son chocolat, le fardeau de traditions, et ce pressentiment d’un ailleurs qu’elle ne connaîtra jamais. Sa grand-mère, une femme parmi toutes ces femmes enterrées vivantes dans le tombeau conjugal. Tentant de mettre en garde les jeunes filles contre un destin de Lolita. Et elle au milieu de tout ce bordel, la petite-fille, partie, plongée dans une vie par délégation, emportée par un courant d’apparente liberté. Pour finir coincée, piégée à son tour dans les filets des hommes à qui il faut plaire. Mais en restant à sa place. Ni trop, ni pas assez. Les hommes veulent la posséder. Elle se dédouble. Elle se regarde faire. Elle se perd. Et pourtant, quelque chose résiste. Une mémoire. Un souffle.
Carole Boinet pose une question essentielle : comment raconter ce que les femmes vivent ? Comment dire la violence sans être renvoyée à la plainte ? Comment dire le désir ? Les envies parfois contradictoires ? Comment parler de ce qui relie celles qu’elle interroge : cette volonté de satisfaire, de ne pas rester seule. Un peu comme si l’effacement était la condition d’existence. Et l’auteure émet une hypothèse contre-intuitive mais prometteuse : et si le documentaire, le témoignage n’étaient pas la solution ? Ou pas seulement. Et si fiction était cet espace de liberté totale où leur parole pourrait inverser le courant ? En créant une nouvelle mythologie, de nouveaux contes, des contes de faits. Pour compléter le travail journalistique essentiel et poser de nouvelles fondations. Qui leur appartiennent.
L’auteure donne l’exemple avec son roman : en s’emparant avec assurance, fermeté et puissance des thèmes colonisés depuis longtemps par certains écrivains en mâle de reconnaissance ou d’inspiration. Elle démontre avec brio que la solitude, le sexe triste, les désillusions, la fatigue, la laideur, la routine des zones commerciales et le désir cabossé que sont pas l’apanage d’un tout récent septuagénaire et de ses thuriféraires déclinistes. Que les femmes peuvent bien évidemment aussi écrire les termes. Avec conviction. Avec violence. La violence non pas comme un événement, mais comme une structure. Une altération intime. Une manière dont le monde s’est ancré (encré ?) dans le corps des femmes, silencieusement, durablement.
Porté par un style fiévreux, instinctif, traversés d’apaisements lumineux, L’enthousiasme se boit d’un trait comme on avale un alcool fort. Pour l’expérience. Pour les sensations. Pour les douleurs. Pour les contradictions. Pour tutoyer ces limites soigneusement éludées jusqu’ici. Avec cette intuition que l’on y reviendra. Un peu par masochisme. Beaucoup par envie de retrouver ce vertige complexe.
Et de se trouver à son tour au bord de la falaise. Avec la possibilité d’un nouvel élan. Pas une joie béate qui aurait oublié ou pardonné. Non, un élan. Ce fameux « transport divin » qui refuse la mort. Face à la mer, face à la nuit, face à soi-même : pour retrouver quelque chose qui ressemble à une nouvelle pulsation vitale. Une manière de reprendre la main, de renaitre en tant que sujet de sa propre vie.
© Matthieu Dufour