Benjamin Fogel – Les évadés du convoi 53 (Gallimard).


Vous n’avez probablement jamais entendu parler du convoi 53. Benjamin Fogel, lui, vivait avec depuis longtemps : son grand-père était à bord de ce train au départ de Drancy. Paul Fogel, l’un des 7 survivants sur les 1008 juifs déportés dans ce convoi à destination de Sobibor. Pendant des années, il n’a pas écrit ce livre. Parce qu’on ne raconte pas impunément l’histoire de ceux qu’on aime. Parce que Lanzmann. Parce que l’événement semble irreprésentable, et que toute invention apparait comme une trahison. Parce qu’on se pose mille questions : ai-je le droit ? Comment faire ? Est-ce convenable ?

Petit à petit, Benjamin Fogel se rapproche de Jorge Semprun qui répondait ainsi à ces questions : « Je crois néanmoins que, sur le plan du principe, littéraire en général, la fiction doit prendre le relais. Les témoins vont progressivement disparaître. Il faut donc, à mon avis, que la littérature s’empare de cette mémoire, comme elle s’est emparée d’événements du passé, comme la guerre de Trente Ans ou la guerre 14-18. Aujourd’hui, il n’y aurait plus rien sur 14-18 s’il n’y avait pas les romans. »

Le temps fait son œuvre : Benjamin avance, lit, échange, découvre la paternité, dit adieu à son grand-père. En attendant d’être prêt à raconter son histoire, il emprunte d’autres chemins pour parler du monde, du combat permanent qu’est la vie, des multiples formes qu’une dictature peut prendre au quotidien, de courage et de lâcheté, d’emprise et de solidarité, d’engagement et de résignation. Dans la Trilogie de la transparence, il explore avec brio notre futur – en attendant de se pencher sur le passé. Mais finalement tout cela se rejoint.

Et plus le temps passe, plus il réalise que le silence gagne du terrain. Et que la fiction, loin d’être un subterfuge, peut devenir un relais, une manière de tenir ce qui reste. La littérature comme passage de témoin, comme prolongement de la mémoire collective quand la mémoire vivante s’éteint. La question n’est plus : « ai-je droit ? », mais : « n’est-ce pas mon devoir ? »

Alors il se lance. Il ouvre l’un de ses fameux tableaux excel et commence à le remplir, à le documenter avec une rigueur obstinée : archives, lettres, témoignages, rencontres, … Il parvient à reconstituer 80% des événements. Les 20 % restants, il les imagine avec toute sa connaissance des personnages et des faits. Pas pour combler, pas pour embellir, pas pour masquer, mais simplement pour relier.

C’est ainsi que d’une histoire vraie il fait un roman. Un livre à l’équilibre parfait, entre ces visages nets, ces lieux précis, et l’immensité de ce qu’on sait déjà (ou croit savoir). Les deux ne s’écrasent pas. Ils se tiennent. Ils dialoguent naturellement. Partant d’un drame familial, l’auteur convie la grande Histoire sans emphase, sans pathos, avec cette manière presque sèche de laisser les faits parler, de laisser les vies affleurer. La Shoah n’est pas ici un décor : c’est un champ de forces suggéré où le pire, le meilleur et le plus trivial de l’humanité cohabitent, se toisent, s’affrontent. Auschwitz est pitchipoï, mais rien n’est lissé. Rien n’est simplifié. Tout vit, tout vibre dans les méandres de la complexité humaine.

Le récit avance à hauteur d’homme. On change de point de vue. Chaque chapitre déplace le regard, fracture la perspective, nuance ce qu’on croyait deviner. On traverse ces fragments comme on file sur une route de nuit : une silhouette apparaît au détour d’un chemin, une autre se retire, un visage se révèle, inattendu. Fogel ne juge pas. Il ne commente pas. Il raconte. Il laisse aux protagonistes leurs doutes, leurs angles morts, leur épaisseur. Et cette retenue, cette économie, donne au livre une tension singulière, une tension qui ne cherche pas l’effet, mais la justesse.

Et puis il y a Drancy. Pas un lieu : un dispositif, un système. Un rouage essentiel de l’horreur. Une entité doté de sa propre vérité. Un espace où les règles changent d’un jour à l’autre, où l’arbitraire devient méthode, où l’autogestion imposée sert surtout à diviser. « La difficulté ici, c’est de faire profil bas, sans compromettre son intégrité morale ». Le romancier n’en rajoute pas. Jamais. Il laisse juste la mécanique (sèche, instable, inhumaine) fonctionner sous nos yeux humides. Un grondement sourd sous le récit.

Au cœur du récit, quelques figures émergent. Le charismatique Sylvain Kaufmann. Infatigable combattant, incapable de renoncer. Un homme qui, dans le noir, prend sous son aile quelques vies à sauver. Quelques mots et un geste simple, presque invisible, qui changent tout. Pour le jeune Hugues Steiner. Pour les frères Paul et Robert Fogel. Pour leurs futurs compagnons d’évasion. Dans un wagon qui file vers l’enfer, la fraternité devient une lueur, la possibilité d’une erreur d’aiguillage. Elle ne sauve pas toujours. Mais elle accompagne. Et parfois, c’est suffisant pour continuer à respirer.

L’écriture de Benjamin Fogel est précise, fluide. Elle ne se regarde pas, elle ne s’attarde pas plus qu’il ne faut. Et si elle porte en elle une gravité profonde, le roman se lit comme un récit haletant. On connaît l’issue des convois. On sait ce qui attend ces hommes. Mais l’évasion, ce trou limé dans le plancher, cette solidarité qui s’organise dans l’obscurité du wagon, crée une forme de suspense qui ne tient pas que du romanesque. C’est une pulsion. Un suspense de survie. Une tension d’existence. On avance dans la nuit avec eux. On sent la peur, la camaraderie, la fatigue, la ténacité, le doute, l’espoir. On lit ce roman d’un souffle. On lit en retenant le nôtre. En apnée.

Quand arrive le moment où on le referme, le monde d’aujourd’hui fait son retour. Avec ses dérives, ses crispations, ses fractures, ses ombres qui s’allongent au-dessus de nos frêles existences. On se dit que ce récit n’est peut-être pas qu’une archive : que c’est aussi une alerte. Une manière de dire que la mémoire n’est pas un héritage figé, mais un combat à poursuivre, encore et encore.

Quelques heures après avoir posé Les évadés du convoi 53, d’autres voix me reviennent, par bribes. Par échos. Non parce que ce livre ressemble aux leurs, mais parce qu’il est écrit depuis le même lieu : celui d’une vérité qu’il faut un jour transmettre. Qu’elle soit vécue ou héritée. Une vérité qui circule dans les veines, dans les silences, dans ce qui n’a pas été transmis mais qui demeure. Je repense à tous ces livres qui ont bougé quelque chose en moi. La lucidité blanche de Kertesz. La douleur et l’attente suspendues de Duras. L’affirmation obstinée de l’humain chez Antelme. Entre autres. Différentes manières de témoigner, de dire l’extrême. Avec ce roman à la force évidente, Benjamin Fogel en explore une autre, humblement mais avec conviction : le collectif, la solidarité, le lien, comme un souffle vital, comme le refus d’un renoncement.


© Matthieu Dufour