1987 – Poussière d’ange – Edouard Niermans.

Réédition chez ESC d’un beau film français des années 1980, mal ou pas vu à sa sortie, toujours aussi ensorcelant. Difficile en effet d’oublier le trio Niermans-Giraudeau-Bastien.
Le polar commercial français du début des années 1980 atteignait un tel caniveau que l’on était prêt à accepter la moindre proposition sortant de l’ordinaire. Qu’on se rappelle une époque dominée par les films d’action idiots de Jean-Claude Missiaen, les polars à gauche ou à droite de la paire Belmondo-Delon – ceci dit en perte de popularité –, Gabrielle Lazure en reporter de Libération chez ce pauvre Philippe Labro, ou encore Daniel Auteuil en jeune flic fougueux pour des génies tels que Sergio Gobbi et Serge Leroy, sans parler (et on ne le fera pas) des branchouillardises des trois B (Béhat, Beineix, Besson).
Des exceptions (hors Chabrol, Godard, Mocky, Truffaut) ? On garde un bon souvenir du Mort un dimanche de pluie tourné par Joël Santoni en 1986 avec Bacri et Nicole Garcia, du Polar de Jacques Bral avec Jean-François Balmer en détective Tarpon, ou du premier long-métrage de Pierre Jolivet (Strictement personnel, en 1985, avec Arditi). Mais c’est surtout Poussière d’ange, deuxième film d’Edouard Niermans, sept ans après le déjà très beau Anthracite, avec Bernard Giraudeau, Fanny Bastien, Fanny Cottençon, Michel Aumont et Gérard Blain, qui demeure notre polar français préféré de la décennie. Si tant est que l’on puisse ici parler de polar.
Poussière d’ange s’ouvre sur une suite de mouvements contradictoires. Premier élan : Giraudeau, marié à Cottençon, se tient sur le quai d’une gare en attendant le train qui doit le mener à une nouvelle vie. Beau, élégant, lunettes anglaises, cravate et chemise américaines, chaussures italiennes et une femme qui l’aime. « Mais ça n’a pas toujours été comme ça », prévient-il. On retrouve ensuite Giraudeau, prénommé Simon, dans le restaurant où l’attend son épouse Martine après une rupture que l’on imagine difficile pour lui : alcoolisé, titubant, en sueur. Le personnage n’a pourtant rien de pathétique ni de tragique. Au contraire, Giraudeau lui apporte humour et tendresse, voire un léger décalage dans sa façon de poser des questions maladroites à Martine (« Tu, tu habites où en ce moment, là ? », « Et… y a quelqu’un avec toi à l’hôtel ? »). Avant que la scène ne s’achève en pugilat zulawskien : chaises renversées, verres brisés, cris et empoignades.
Deuxième mouvement : Simon Blount, des poches immenses sous les yeux, tenant à peine debout, discute avec son ami homosexuel George-Albert (Jean-Pierre Sentier) de sa capacité à rester drôle (l’homérique « Vous la connaissez, l’histoire du type qui a une banane dans l’oreille gauche ? »), avant de s’écrouler dans la rue comme un hobo dont plus personne ne voudrait.
Troisième mouvement : au petit matin, Blount se réveille en cellule, sort un trousseau de clefs de sa poche, ouvre la porte sous le regard médusé des autres détenus, puis rejoint ses collègues qui l’attendent à un autre étage. Simon Blount est inspecteur de police et, malgré ses problèmes personnels, doit enquêter sur un casse à la Caisse d’épargne (« pas de morts, à l’arraché, comme ça, super », lui précise son partenaire).
À peine dix minutes de film et Niermans donne déjà la sensation de tourner entre la vie et la mort, le réel et son rêve, dans un flou à la limite de l’improbable – donc du fantastique. Il en sera ainsi jusqu’à la fin.
Cette trajectoire somnambulique qui anime Simon Blount dans son errance va croiser un autre flux tout aussi incertain, celui de Violetta (Fanny Bastien), un elfe sans maison dont le sac renferme un assortiment de gris-gris. Les trajectoires de ces deux « paumés » vont se lier et s’offrir une substance réciproque pour renaître un peu à la vie, mais sous le mode de l’affabulation : pas d’histoire d’amour, pas de sexe bien sûr (à peine un baiser innocent sur la joue), seulement une suite de conversations où chacun raconte à l’autre la version fantasmée de sa propre existence. Pour Simon, Martine est revenue et il lui a pardonné son infidélité ; pour Violetta, une naissance en Afrique, au Tanganyika.
Un récit en fuite, secret, étrangement drôle, qui se teinte parfois de surnaturel (Violetta surgit soudain dans la rue où Simon déambule), et se complexifie d’autant plus que la jeune fille pourrait être associée au braquage de la Caisse d’épargne, que cette affaire serait également liée à l’enquête privée que mène Blount pour retrouver Martine et son amant Igor, et que…
On sent en effet que Poussière d’ange n’a pas dû être simple à écrire (Niermans s’est entouré, au scénario, d’un jeune Jacques Audiard et du « réparateur » Alain Le Henry), et que le réalisateur a choisi le pari du rebondissement aléatoire et d’une narration musicale plutôt que policière. L’une des beautés du film tient justement, et paradoxalement, à ce parti pris qui aurait pu achopper, mais transforme le résultat en songe bienfaiteur, en berceuse à la Cocteau dont le calme des dialogues et les relations platoniques exercent un pouvoir ensorcelant. Poussière d’ange purifie l’esprit. C’est beaucoup.
Le film avait également plu pour son aspect mental, qui nous faisait penser que toute cette histoire ne se situait peut-être que dans la tête d’un Simon Blount en train de cuver sa vodka pour oublier Martine : Niermans délocalise le territoire foulé (des bouts de Paris, Marseille et Lyon), les lieux ne sont pas conformes à leur image (un commissariat qui ressemble à un entrepôt, une maison familiale à un manoir abandonné, un musée pourvu d’une entrée cachée), et Violetta débarque par effraction dans la vie de Simon chaque fois qu’il ressent le besoin d’une épaule où poser sa fatigue. Certes, à la fin du film, le polar reprend ses droits (avec un petit fléchissement de rythme), mais quel voyage !
Poussière d’ange n’avait peut-être pas été suffisamment vu lors de sa sortie, mais enchanta tous ceux qui prirent l’embarcation. Les Cahiers du cinéma, par exemple, en firent leur couverture du mois d’avril, avec une passionnante interview d’Edouard Niermans expliquant que Poussière d’ange n’était d’abord pour lui qu’un film de commande proposé par le producteur Jacques-Éric Strauss (personnage étrange ayant produit Verneuil, Enrico et Labro, mais aussi Serge Gainsbourg, Téchiné ou Jean-Louis Trintignant). Niermans y différenciait « film d’auteur » et « film de commande », avec cette pensée forte : « Un film d’auteur serait un film dans lequel je serais d’avantage investi émotivement. Dans Poussière d’ange, je suis très investi au niveau du travail et d’une envie de cinéma, mais tout n’est pas proche de moi, de façon très évidente (…) J’avais vraiment envie de faire un film à l’intérieur de la machine de production, en voulant voir quelle part d’identité j’arriverais à préserver. C’est effectivement par la mise en scène que j’ai réussi le plus à rentrer à l’intérieur du sujet. J’avais des partis pris de mise en scène très forts, qui ne préexistaient pas dans l’écriture. Ce sujet-là, s’il avait été filmé sur un mode naturaliste, n’était pas viable, ou du moins assez dangereux. » On aurait aimé que tous les films de commande français des années 1980 se calquent sur la réflexion de Niermans.
Et puis il y a Bernard Giraudeau, en plein cassage d’image – ou pas. Acteur de théâtre plus que de cinéma, malgré lui belle gueule du cinéma français à ses débuts (pourtant chez Tacchella et Schulmann), il s’employait, après le succès des Spécialistes, à simplement faire son métier plutôt que correspondre à la couverture du magazine Première, quitte à déconcerter : espion dans Bras de fer de Gérard Vergez (à quand une réédition de ce film aujourd’hui introuvable ?), médecin à Beyrouth (L’Homme voilé de Maroun Bagdadi), escroc minable (Vent de panique de Bernard Stora, pas très bon, lui). Simon Blount est, à mon sens, le rôle le plus tendre et complexe de Giraudeau, celui qui le mit définitivement sur orbite. Le charisme naturel du comédien, son métier des planches et son exigence de rôles « différents » au cinéma, grâce à Edouard Niermans, lui permirent de s’émanciper de toute étiquette et, je pense, d’acquérir une forme de liberté : beaucoup de théâtre, de la mise en scène (La Face de l’ogre et L’Autre nous avaient intrigués), des choix cinématographiques précis (Sentier, Assayas, Ruiz, Devers). Pour Giraudeau, Poussière d’ange, c’est effectivement descendre le Tanganyika et n’en faire qu’à sa tête – avec Fanny Bastien, actrice-fantôme en guise d’accompagnatrice. Ou bien avons-nous rêvé ce film, Violetta et Simon ?
© Jean Thooris