La mémoire des disques – Daho – La notte, la notte.

Paris, maintenant.

Il y a des disques qui fixent un moment précis de ma vie, comme un polaroid. Même un peu flou, je sais quand et où c’était. Avec qui. Et d’autres, qui sont comme un album photo entier. Ils se glissent dans mes interstices sans jamais s’y figer, indifférents au calendrier et à la géographie. Souverains, ils sélectionnent des fragments plus ou moins lointains, plus ou moins distants entre eux. Libres, ils naviguent au gré des courants dans le delta de ma mémoire. Parfois, je dois même me rapprocher de la photo jaunie pour me reconnaitre. Je revois les débuts, le premier contact avec la pochette, mais rapidement, les images se superposent, se troublent, s’effacent, reviennent avec un autre moi, des lieux qui se confondent, des sensations qui se percutent, s’augmentent ou s’annulent.

Vélizy- Bas, début 83.

Assis par terre, la pochette du 45 tours entre les mains, je fredonne les paroles comme des mantras, comme si le morceau contenait un code secret, quelque chose que je n’arrivais pas encore à nommer mais qui me semblait urgent à comprendre. Daho et cette façon de glisser dans une mélodie solaire une tristesse de fond, un vertige vénéneux. Le grand sommeil me faisait l’effet d’une main posée sur l’épaule. Pas pour retenir. Juste pour dire : « oui, je sais ». Olivier passait, on s’asseyait tous les deux, on ne disait pas grand-chose, on écoutait. Unis par la complicité de ceux qui partagent la même bande-son sans avoir à se l’expliquer.

Lyon, été 83.

J’ai cette mélodie qui ne me quitte pas, une ritournelle qui m’accompagne dans la découverte de cette ville nouvelle pour moi, les pentes de la Croix-Rousse, les quais, la Presqu’île. Dans ma mémoire défaillante, Le grand sommeil passe régulièrement à la radio ; est-ce que j’écoutais vraiment la radio ? Je ne sais pas, mais j’aimerais bien que cette ville dure toute la vie. Laisse tomber les jaloux.

Lyon Presqu’Île, printemps 84.

L’album arrive enfin. Muni de quelques francs je m’empresse de l’acquérir, de l’écouter et d’appeler Olivier pour en parler. Les paroles nous semblaient contenir quelque chose de si juste sur ce que c’était que d’avoir dix-sept ans et de trouver le monde à la fois trop grand et déjà trop petit. Je suis en boucle sur Signé Kiko. Une nostalgie du présent qui s’échappe le temps d’une clope, une façon d’être triste de bonheur, ce spleen lumineux que l’album incarne mieux que n’importe quelle formule. Quelques semaines plus tard, je bachote mollement face à Fourvière. Au-dessus de moi planent les esprits de Gene Tierney et de Jack l’Éventreur. J’attends l’été et la plage avec impatience. Et si je m’en vais avant toi ?

Lyon, La Croix-Rousse, hiver 84-85.

J’aimerais bien qu’Irène et Dominique s’intéressent à moi, mais elles préfèrent se concentrer sur les cours de maths et les colles d’éco. Et sur Jérôme. Elles ont raison. Alors avec Vincent on apprend par cœur le nom des préfectures et des chefs d’état français depuis Philippe VI. Au prochain trimestre on remontera aux Carolingiens et on se risquera sur les sous-préfectures. Quitte à se remplir le crâne de trucs qui ne servent à rien, autant choisir quoi entasser. Malgré l’entrée fracassante des Smiths dans mes oreilles et la récente sortie de Some Great Rewards, La Notte, La Notte continue de tourner en boucle sur ma platine cheap, posée à même le sol. Signé Kiko reste ma préférée : pas besoin d’être loin pour se sentir en exil. J’écoute aussi beaucoup Promesses et Saint-Lunaire, dimanche matin. Les yeux collés au plafond je vois des bouches me sourire.

Ici et là, plus tard.

Mais La Notte La Notte n’appartient pas à cet hiver-là. Il appartient aussi aux étés. Au fil de l’album défilent les gens, les visages, les bords de mer, les couchers de soleil, les bars, les vélos et les mobs, le tennis et les filles. Carnac, les herbes sèches, Virginie, les glaces et les odeurs de crème solaire réchauffée. Beg-Meil, le sable fin et blanc, Camille, les pins qui sifflent, les serviettes de plage froissées où l’on s’allonge à quatre en gloussant. Sortir ce soir s’écoutait alors au sens propre. Un guide nocturne où tout semblait permis, même se perdre, même le regretter. La vie était déjà trop courte. On draguait. Enfin j’essayais. Maladroitement, avec une sincérité qui compensait à peine la gaucherie. Je me prenais des râteaux à la pelle. Des mots trop étudiés ou pas assez, des regards qui rataient leur cible, des occasions manquées ; le tout dans cet état de demi-euphorie de l’adolescence tardive où chaque instant semblait à la fois définitif et provisoire.

Ici et là, après.

Port-Camargue, les Saintes-Maries, les soirées qui commençaient sur des terrasses et finissaient dans des endroits dont on avait du mal à retrouver le chemin le lendemain. Les premières boîtes, et cette découverte que la nuit avait sa propre géographie, ses règles obscures, et des lumières capables de faire de vous quelqu’un d’autre. Les cocktails qu’on partageait avec une paille, un verre pour deux, une économie et une façon de s’approcher. Daho comprenait ça. Son disque est plein de cette tension-là, de ce désir qui cherche sa forme, de cette émotion qui ne sait pas encore comment s’appeler. Il disait des choses tristes sur des mélodies qui donnaient envie de danser, et c’était exactement ça, l’été, être jeune, aimer, douter, cette dissonance permanente entre ce que l’on ressent et ce que l’on montre, entre ce que l’on espère et ce que l’on obtient.

Ailleurs, à un autre moment.

La Notte La Notte est un disque d’initiation. Pas au sens solennel du terme, pas une cérémonie planifiée, pas un passage balisé. Non, plutôt une initiation douce, par immersion, par répétition. Je l’ai tellement usé que ses mélodies sont devenues une seconde langue. Que ses textes me semblent avoir toujours été là, quelque part en moi avant même que je les découvre. Comme s’il avait cessé d’être un disque que j’écoutais pour devenir un disque qui m’écoutait. Il y avait les Promesses aussi, celles qu’on se faisait à soi-même plus qu’aux autres, à voix haute ou dans la chaleur silencieuse d’un trajet de nuit, vitre baissée. Des virées à plusieurs dans des voitures trop petites, des fous rires qui duraient trop longtemps, des secrets échangés sur des plages désertes à trois heures du matin, quand le monde dort et que les mots coûtent moins cher. Les petits matins frais qui vous trouvent encore là, étourdis, un verre vide à la main. Quand la fête est finie. Et pas seulement à Saint-Lunaire.

Paris, maintenant.

J’ai racheté le vinyle, celui d’origine est toujours là mais plus très en forme d’avoir été autant baladé. Ce n’est pas une madeleine de Proust : c’est un semi-remorque remplis de paquets de madeleines qui renvoie à une palette entière de sensations plus ou moins précises. Plus ou moins douces. Plus ou moins amères. Émilie. L’iode. L’odeur de la pochette. Les aiguilles de pin sous mes pieds nus. La voix d’Olivier qui reprend un refrain dans la pénombre d’une chambre. Cathy. Le sable entre les orteils. Un verre partagé. La route dans le noir. Sabine. Le petit matin sur la plage. Et souvent, l’impression, fugace mais absolue, d’avoir toujours été exactement là où il fallait être. Quelque chose qui ne vieillit pas parce qu’il a été, dès le début, taillé dans le même bois que ce qui ne passe jamais vraiment.


© Matthieu Dufour