Chronique – I Love You But I’ve Chosen Darkness – Dust.

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Alain Fournier a porté en lui son unique roman pendant huit ans. Aujourd’hui n’importe quel écrivain plus ou moins branché faisant la une des Inrocks pond 150 pages bâclées chaque année dans l’espoir d’obtenir un prix. En 1951, Julien Gracq décline le prix Goncourt qui lui a été attribué. Le même Gracq refuse d’être édité en Livre de poche pour ne pas banaliser son œuvre. Dans quelques siècles, si les livres existent encore, on étudiera toujours la magie du « Grand Meaulnes » ou la qualité extraordinaire de l’écriture du « Rivage des Syrtes ». Mais qui se souviendra des écrivains français primés en 2008, 2013 ou 2023.

À Paris en ce moment, tous les soirs on peut assister à une (ou deux ou trois) « Release Party », ces soirées où des groupes parfois à peine formés célèbrent bruyamment, à la chaine et en trente minutes chrono, la sortie de leur formidable EP 3 titres. Les mêmes recommencent six mois plus tard dès qu’ils ont réussi à sortir deux nouveaux morceaux. Dans trois ans, en mettant tout bout à bout, ils sortiront peut-être un album.

Il ne s’agit pas de juger ou de tomber dans l’insupportable « c’était mieux avant », mais juste de constater la mode du jetable, du zapping, de l’immédiat qui a contaminé la culture comme de nombreux domaines. C’est ainsi. Une nouvelle époque.

Dans ce contexte, la sortie de « Dust », le nouvel album de I Love You But I’ve Chosen Darkness, huit ans après le majestueux « Fear Is On Our Side » est un événement hautement appréciable et assez rassurant, un événement qui va au-delà de la grande qualité de leur musique. Huit ans, c’est une éternité au XXIème siècle. Prendre son temps est un luxe. Etre exigeant une folie. Sortir (chez les excellents Monopsone) un disque en vinyle, à 500 exemplaires, un geste précieux à l’image de ce groupe qui veut maitriser son destin, son image, sa musique, bref rester maître à bord à une époque où de nombreux artistes sont prêts à abandonner une grande partie de leur liberté pour une petite parcelle de célébrité. Et tout cela nous fait un bien fou. D’abord parce qu’au lieu de télécharger des morceaux en série sur un ordinateur, de les consommer, de les avaler, de les ingurgiter, on se retrouve avec un objet et une musique attendue avec envie, gourmandise. On guette le courrier comme un amoureux transi, impatient, fébrile. Quand le disque arrive enfin, on commence par le regarder, le savourer des yeux, on vit le moment, vraiment, puis on s’installe confortablement, peut-être un verre à la main, peut-être a-t-on invité un ami ou deux mordus comme vous, et enfin on écoute, religieusement. C’est déjà une aventure, une pause, une halte musicale, un acte vécu et non subi.

Et le disque alors ?

C’est simple, il est très bon. Excellent. Les Texans reprennent le fil de leur musique noire, tourmentée, tendue, ténébreuse. Toujours vibrante, toujours élégante, toujours nouée mais peut-être plus mélodique, plus immédiate, plus chaleureuse. Dès le premier morceau, « Faust », le ton est donné, des rythmiques d’une efficacité redoutable vous embarquent dans les forêts sombres de tourments très new-wave et d’urgences post-rock. Le vol se déroule de nuit, à basse altitude, l’air est lourd, le ciel est plombé, chargé de vibrations électriques et moites, d’effluves tour à tour anxieuses, enragées. Les envolées sont franches et viriles mais jamais vulgaires, jamais superflues, les accalmies (« Heat Hand Up », « Safely ») sont intenses, portées par la voix toujours aussi charismatique de Christian Goyer. « Come Undone », « Walk Out » ou « The Sun Burns Out » emballent et touchent avec cette densité fine et précise qui les caractérise. « WAYSD », chant final lyrique hanté par une basse lascive et imparable clôt en beauté ce rendez-vous longtemps attendu et déjà terminé. Dans le genre, on ne voit pas beaucoup mieux à l’heure actuelle. Alors on espère sans vraiment trop y croire qu’on n’aura pas à patienter encore huit ans avant de se raviser : « Dust » nous occupera encore quelques temps. L’attente a du bon…

C’est comme avec cet ami dont vous vous êtes senti proche et complice dès la première rencontre. Cet ami que vous n’avez pas vu depuis très longtemps et qui un jour s’invite chez vous comme ça à l’improviste, des années après votre dernière soirée. Légère appréhension, voire inquiétude, et si on n’avait plus rien à se dire, et si on ne se comprenait plus, et s’il avait changé. Mais non, il n’en n’est rien, dès le premier contact, dès l’embrassade, le fil est renoué, on reprend là où on avait laissé la conversation, l’histoire, sans gène, sans temps mort. La soirée passe à une allure folle. Tard dans la nuit, tôt le matin on promet de se revoir très vite, de se donner des nouvelles. Ce qu’on ne fait évidemment pas. Mais dans huit ans, quand il se pointera de nouveau sans prévenir, on l’accueillera comme il se doit, avec un plaisir non dissimulé. Comme si on s’était quittés la veille.

© matthieu dufour