Chronique – Le Feu – Playgrounds & Battlefields.

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Des semaines que je tourne autour de cette chronique sans parvenir à m’y mettre, des semaines que je suis en contact avec le charmant et talentueux Jonathan Seilman aka Le Feu, que je lui dis aimer ce beau disque « Playgrounds & Battlefields », mais qu’il ne voit rien arriver. Des semaines que je l’ai reçu, disséqué, quelques heures d’écoute attentive et captivée, de transports, de paysages, d’émotions, d’impressions de voyages, des semaines que je veux écrire tout le bien que j’en pense et pourtant toujours rien. La peur de mal faire, de ne pas rendre avec précision l’étendue du spectre musical et fantasmatique que le Nantais nous offre, ces 8 titres écrits, composés, arrangés et interprétés avec brio et finesse. La trouille de tomber à côté, de mal choisir les images, de vous induire en erreur. Bref, les excuses habituelles du procrastinateur moyen. Et puis un jour, devant la page blanche, quelque chose qui ressemble à un déclic, quelques accords qui touchent plus que d’habitude, une intonation qui embarque ailleurs, une rupture qui émeut, quelques paroles qui sautent aux yeux, l’impression d’avoir trouvé le fil, d’avoir enfin reçu un message, celui qui m’était personnellement destiné : la vie est trop courte, le risque n’existe pas, il n’y a que des chances à saisir, les rêves sont parfois la réalité et les âmes libres sont immortelles…

« What we gonna do now

Is jumping from this cliff

And see wether we can fly

No we don’t need no feather

Our minds will keep us safe from now »

(FEATHER & GILLS)

L’important c’est le premier pas, le premier battement de cils, l’impulsion, la dynamique, le mouvement. Ne pas lâcher, ne jamais renoncer à bouger, marcher, partir, rêver, faire ses valises, larguer les amarres, ne pas avoir peur d’entreprendre la traversée des déserts, des forêts, des continents, ne pas avoir peur des ours, du soleil, des feux, de Satan, ne pas craindre de se retrouver en plein milieu des champs de batailles. L’objectif est secondaire, la destination importe peu, qu’elle soit de l’autre côté du continent ou de l’océan, dans nos rêves peuplés d’êtres étranges, tout simplement en soi ou dans les histoires que nos mères nous racontent le soir…

« Tonight the moon is full and we don’t wanna go to bed

‘Cause we’re all scared of what coould happen in the dark

So please, please tell us a story

So we can sleep in peace »

(MEXICO) 

Convoquer ici des références musicales serait à la fois vain et illusoire, tant chaque amateur d’une pop à la fois ample et précise, ambitieuse et accessible, mélodique et épurée, trouvera dans cet album les traces et les effluves de ses propres inspirateurs, de ses icônes, de ses compagnons de route. Disque panoramique et accueillant, voyage aux confins de pays imaginaires dont on ne sait jamais s’ils sont le fruit de nos rêves nocturnes, de nos fantasmes, un héritage des contes de notre enfance ou de ces rêveries éveillées qui nous aident à tenir le coup les jours de moins bien, « Playgrounds & Battlefields » est une invitation à continuer à rêver debout pendant la majorité s’est allongée devant la somme des petits cauchemars qui peuplent leur grise routine. La bande son idéale pour parcourir les grands espaces mais aussi celle d’escapades parfois immobiles. Le goût du je, l’amour de l’aventureux…

« We learned to dream by ourselves

And no one can stop us

As they would have liked

‘Cause we were too smart for them »

(HOW WE LEARNED TO DREAM BY OURSELVES)

Conscient que la vie est courte, les regrets inutiles, l’enfance éphémère et les plaisirs mortels, Le Feu nous invite à ne pas tarder. Lui même n’hésite pas à accélérer le temps musical en mélangeant allègrement et sans trainer, ses obsessions, ses goûts, ses influences : portée par une voix aérienne et bienveillante, une pop tour à tour joyeuse, flamboyante, intimiste et plus sombre, peuplée de guitares claires et sereines, d’électricité vivifiante, de nappes synthétiques imaginatives, d’une électro apaisée ou encore de cordes légères. Bref un kaléidoscope musical élégant qui compose un univers personnel et confortable. Un ensemble cohérent mais aussi assez impertinent pour réveiller l’enfant enfoui en chacun, celui sait encore ouvrir son âme, son cœur pour entendre les histoires qu’on veut bien lui raconter, ne s’étonnant pas de ce que les adultes perdus pour la cause considèrent comme des invraisemblances ou des contes de fée. Celui qui ne tient pas en place…

« The sandman is waiting for us in the desert » (IN THE DESERT)

Seul cet enfant curieux et libre, débridé et avide, est à même d’entreprendre le voyage sans trouver mille et une excuses pour remettre à demain car il sait qu’il trouvera toujours une solution comme les héros qui peuplent ses nuits. Alors pourquoi s’inquiéter…

« Let’s kill the bear and keep its fur for the long winter to come » (NO FIRE)

Car ce qui compte à la fin, ce qui donne un sens à sa vie, ce qui relie les êtres, la vraie richesse c’est l’intégrité maintenue, c’est l’innocence préservée…

« ‘Cause we’re young and we must keep our innocence as long as we can » (IN THE END)

Alors avec Le Feu, courrons vers nos rêves avant qu’ils ne meurent d’impatience, courrons vers nos destins avant que d’autres ne se les accaparent, courrons aussi vite que possible à notre rencontre, et faisons-le en musique. Cette musique qui réchauffe et aspire, cette musique qui inspire. L’espace terrestre est infini, et si cela ne suffit pas, il reste les espaces intimes, les interstices infimes, les mers intérieures, les méandres de nos émois. La course est belle quand elle est sincère et contemplative.

« We all run as fast as we can » (WE ALL RUN)

Terrains de je & chants de bataille.

« O, I hope this one is not a dream » (IS THIS LOVE)

Matthieu Dufour