Mort annoncée d’une chronique.

Sans titre


Il n’y aura bientôt plus de chroniques de disques sur ce blog.

C’est décidé.

Enfin, presque plus.

Je trouverai sûrement l’envie et l’énergie de parler du prochain Rémi Parson ou du nouvel album de La Féline. Mais la forme sera peut-être différente.

Pour le reste, c’est un constat d’inutilité assez poussé. J’avais déjà soulevé ce point lors du premier anniversaire de Pop, Cultures & Cie en juillet dernier. Quelques mois après ce sentiment de vacuité est renforcé.

Je ne sais pas pour les autres, mais ici les chiffres sont clairs : les gens lisent les interviews, écoutent les playlists, mais les chroniques sont rarement plébiscitées. Je crois que les lecteurs ne sont pas dupes. Ils savent ce qu’ils vont y trouver : une descente en règle et de mauvaise fois, ou à l’inverse l’installation d’un piédestal en stuc et la surenchère de superlatifs et de dithyrambes. Quand il ne s’agit pas d’un voyage dans le cerveau dérangé du chroniqueur (le mien en l’occurrence), ses regrets, ses fantasmes, ses rêves de grandeur. Alors ils préfèrent aller chercher une forme de vérité dans les réponses de l’artistes, dans ses goûts musicaux, dans des photos de concert.

La nouvelle publiée hier (lire ici : La mélodie des chimères) est fictionnelle et caricaturale mais pas totalement dénuée de réalisme. Il suffit de jeter un œil au web, de googleliser les titres de quelques albums récents pour se rendre à l’évidence : à part quelques francs-tireurs isolés, tout le monde parle de la même chose, de la même façon, au même moment. Partout les mêmes images, les mêmes clichés, les mêmes avis. Les premiers encensent ou cassent. Ceux qui se réveillent trop tard prennent la position inverse histoire de se faire remarquer. Partout les mêmes références, flemmardes, dont la plupart ne parleront pas aux gens ou alors les induiront en erreur. Entre la paresse intellectuelle et la mégalomanie rédactionnelle (cela vaut pour moi), mon cœur balance.

La chronique musicale était essentielle quand c’était le seul moyen (avec les conseils de ses potes) de rentrer en contact avec une oeuvre avant qu’elle ne sorte. Elle permettait de faire naitre une envie, une attente, un fantasme. Maintenant que l’on peut écouter la musique, une chanson, un disque tout le temps et partout, même s’il n’existe pas physiquement, maintenant que l’on peut se faire un avis soi-même sans être pollué par des considérations pseudo-éclairées, la chronique a probablement perdu de son sens, de son rôle. Et il est finalement logique qu’elle se transforme en exercice imposé, avec ses mots clés, ses figures attendues ou à l’inverse en improvisation déconnectée du sujet.

Sans rentrer dans l’enquête journalistique approfondie prenons les deux derniers disques de Christophe et Biolay. Perso, je trouve le premier largement surestimé (cela vaut pour le disque mais pour son auteur aussi, ma chanson préférée étant Les mots bleus, mais chantée par Bashung). Mais partout il n’est question que de chef d’œuvre, de génie, de nuits blanches, d’expérimentations sonores parfois déconcertantes mais forcément émouvantes. De machines vintage et de légende. Le masque fermé du chanteur, ses poses font le reste. Christophe ne dort pas la nuit et passent des années sur une nappe de synthé ou un son, alors c’est nécessairement extraordinaire. Christophe a remplacé Bashung dans le rôle de commandeur. Franchement excessif.

A l’inverse, avec son look de branleur, ses aventures people, ses propos tour à tour maladroits, déplacés, incongrus, son antifascisme scolaire, Biolay, voit son album globalement apprécié (il faudrait quand même faire preuve d’une sacrée mauvaise foi) mais les chroniqueurs ne peuvent s’empêcher de minimiser leurs propos en mettant systématiquement en exergue certaines facilités. Et bien évidemment, Gainsbourg et tous les autres poncifs habituels (Gainsbourg, Gainsbourg et Gainsbourg). Alors que sa curiosité musicale vaut largement les monomanies de Christophe, qu’il n’a pas peur de grand chose et que sa discographie est plutôt impressionnante même si l’on peut évidemment ne pas être touché.

L’album de Christophe me donne envie de dormir, celui de Biolay de tomber amoureux ou de repartir en voyage. Il y a de la jouissance, de la luxuriance, de l’audace, de l’envie, des trouvailles là où en face, la démarche étant tout aussi sincère, je trouve de l’ennui. L’album de Christophe me donne envie d’écouter celui de Biolay. Après, les dégoûts et les coups de cœurs, ça reste un truc perso, voire intime.

C’est un exemple parmi d’autres et je laisse le soin à de vrais journalistes de se pencher sur le sujet, preuves à l’appui. Ce n’est peut-être qu’une impression mais elle me conforte dans l’idée de chercher d’autres voies que celle de la chronique pour parler de musique. Il faut continuer à défricher, écouter et faire écouter, dénicher, s’emballer, mettre en avant, sous la lumière, chacun avec les possibilités du bord.

Le meilleur moyen étant quand même de donner la parole à la musique et aux chansons.


Matthieu Dufour