La mémoire des disques – apart – the apartments.


Inutile d’attendre la dernière des 25 secondes de doll hospital pour y retourner, les deux ou trois premières suffisent. C’est sûrement à ce genre de sensations qu’on reconnaît les albums de sa vie… Cette impression soudaine et troublante d’être téléporté dans le passé par la grâce de quelques accords de piano qui résonnent immédiatement avec les échos étouffés de voix que l’on croyait éteintes. Il suffit alors de laisser aller ses paupières pour voir apparaître les ombres dansantes de ces corps si souvent frôlés, il suffit d’un rien alors pour se surprendre à murmurer ces prénoms qui sentent les rues de Paris après l’orage.

1997, l’année de mes 30 ans, la dernière avant le grand krach de mes neuromédiateurs, une année en lévitation, entre orgies de boulot, de fêtes et de rencontres, une année d’excès, de promesses et de projets insensés.

1997, l’été de la convergence des volutes et du retour de flamme d’une adolescence jamais vraiment répudiée, les nuits qui s’étirent sans fin jusqu’à se confondre avec des journées en surrégime. Dublin meets Kenya, Amiens sleeps avec Londres, Paris s’affranchit, Lyon ne renonce pas.

1997, automne comme hiver, nous essaimons plutôt Rive Droite, Loco, Bus, Globo, les bandes se croisent, s’agrègent l’espace d’une tournée pendant que Gala se libère du désir, puis elles poursuivent leur route en quête de sensations fortes et d’inattendu, de gin et de tonic. Daft Punk est dans toutes les têtes et de toutes les fêtes rue de l’Arbre Sec.

1997, si la voix ébréchée de Peter Milton Walsh m’accompagne depuis des années déjà, d’autres sonorités plus aguicheuses occupent une place croissante dans mes oreilles. Mes années 90 musicales sont scindées en deux. Jusqu’en 95, je ne me sépare jamais de quelques nouveaux disques de chevet : les premiers albums des Objets, de Dominique Dalcan ou de Jean-François Coen, Paris ailleurs, la compilation 1978-1990 des Go-Betweens, et le Drift de The Apartments. Tout bascule en 95, quand exilé à Londres je m’abandonne sans aucune résistance dans les bras du Cross, du Club UK, du Ministry et autre Hanover Grand. Séisme. Les fragiles LPs des beautiful losers du nord de l’Angleterre apprennent à cohabiter avec les compilations Renaissance et Freska. Ben et Tracey s’en donnent à chœur joie.

1997, bientôt la fin de l’année, Peter Milton Walsh a lui aussi entrouvert les persiennes de ses obscurs mondes intérieurs pour laisser filtrer quelques rais lumière. De légères guirlandes synthétiques s’enroulent autour de ses arpèges à fleur de peau. Quelques trouées d’une lueur chaleureuse et nonchalante se frayent un chemin à travers les nocturnes échappées du songwriter australien. Tel le yin et le yang, le jaune et le noir dansent cœur contre corps, maux contre peaux. Mais si l’issue du combat peut encore paraître incertaine pour certains, le sort en est pourtant jeté.

1997, les derniers jours du disco, le dernier bar avant le bout du monde, les derniers tourbillons de paillettes avant les pluies de cendres, les premières fissures dans mon âme vacillante, les premiers soubresauts d’un corps à bout, les premiers signes avant-coureurs de l’effondrement.

1997, encore, mais plus pour longtemps. Quelque part entre les envahissants Da Funk et Crispy Bacon. Là, dans les interstices à peine visibles à l’œil nu d’un être prêt à voler en éclats, là, dans les failles naissantes d’une épiphanie trop souvent repoussée, là, aux abords de 1998 viennent s’immiscer les pépites vénéneuses de Peter Milton Walsh. no hurry, to live for, world of liars, breakdown in vera cruz posent leurs valises fatiguées au milieu des fantômes qui peuplent le moindre recoin de mon esprit tourmenté : welcome to walsh world me susurrent-elles la nuit, lors de mes rares tentatives de repos. Comme pour me prévenir que cette longue et joyeuse rémission ne durerait pas. Que l’ivresse stroboscopée n’éloignera pas définitivement la menace qui gronde. Les poètes le savent mieux que quiconque : everything is given to be taken away

2023, à côté de la belle réédition par le label Talitres du mythique apart je pose le digipack N°2292/3000. Il n’est jamais très loin de moi. Toujours à portée de main, rangé avec cette poignée d’albums qui sont bien plus que de la musique, des témoins de mes luttes, des compagnons de chemins de traverse, des disques durs gavés de souvenirs jaunis, de nuits noires et d’aubes blanches, de mots usés et de lieux enruinés.

1997 : apart.

1987 : Substance.

1977 : Elvis is dead.

1967 : I was born on a 7th.

C’était au siècle d’avant.


Matthieu Dufour