Chronique – Gu’s Musics – Aquaplaning.

10624822_1527820884100872_1543287172612408088_n« Le cœur n’est jamais si bien en équilibre que sur un tranchant d’acier. » Pierre Reverdy 

Le ciel tire la gueule, fronce les sourcils, il ne rigole plus. Du tout. Le soleil s’est barré de peur de s’en prendre une, le bleu s’est maquillé en anthracite pour échapper au courroux des dieux. Même les oiseaux qui jusque là volaient courageusement dans le vent glacé ont déserté le ciel qui s’obscurcit jusqu’à ne plus ressembler vraiment à un ciel. Les nuages se tassent, s’emboitent, se superposent au-dessus de nos têtes, des grappes de plus en plus denses, de plus en plus anguleuses, acérées, de plus en plus sombres. En bas de cette falaise étrangement recouverte d’une épaisse couche de glace, cette falaise, instable, fissurée, les vagues foncent droit dans le mur, elles se succèdent de plus en plus rapidement, elles tapent de plus en plus fort, elles tapent de plus en plus haut, puis se calment, break, puis recommencent leur manège infernal, leur travail de sape, miner les bases, méthodiquement, consciencieusement, creuser, creuser, reprendre un peu d’élan pour mieux se relancer, break, remonter à l’assaut, répéter en boucle ces attaques vives et ciblées. Des nappes de brume se regroupent au large, se mettent en ordre de bataille, puis se rapprochent de nous, l’impression que ce décor se referme sur nous, va nous avaler, nous engloutir. Le bruit des éléments accentue le sentiment de claustrophobie rampante. Au loin derrière nous les silhouettes fantomatiques et chancelantes d’immeubles anonymes, des blocs gris clair, des blocs gris foncés, des hauteurs vertigineuses, des angles tranchants, des lignes de fuite coupantes. Le ciel est pénombre, quasi-nuit, les nuages ralentissent, nous attendons l’étincelle qui allumera la mèche et fera tout exploser. Mon intensité va craquer. Mais pour le moment ça tient. Miracle des équilibres géométriques.

Accompagnant la marche implacable des éléments il y a cette voix. Cette voix, grave, caverneuse, cette voix de l’au-delà, comme séquestrée quelque part, dans son propre chagrin peut-être. La voix s’adresse à nous, à moi. Elle donne le ton : « L’invitation à rePlonger… Dans un Monochrome bleu… Sorte D’océan d’emmerdes… Perdition garantie… ». Je ne sais pas d’où elle vient, elle semble emmurée, prisonnière, je cherche mais il n’y a personne autour, pas de corps, pas de tête, une voix d’ailleurs, désincarnée, comme un esprit condamné par amour à errer de l’autre côté jusqu’à la fin des temps, derrière ce miroir où mes amours et mes sombres envies défilent, une voix coincée dans l’autre monde, ou au cœur de ce mur de glace improvisé, ou au fond des flots ou sous l’asphalte gelé. Le chanteur est probablement mort. C’est son esprit qui chante. Il est mort de tristesse, d’envie, d’amour, d’avoir trop aimé, pas assez, ou mal, ou trop bien, on ne sait jamais en fait, on fait de notre mieux mais on se plante si souvent. Il est mort d’avoir été désaimé, il nous avait prévenu, il était prêt à en crever, c’est fait, son corps a brûlé, s’est consumé dans cet amour sans issue, il n’est plus que cendres au pied du lit, dans cette chambre, prison glacée, un tas de cendres, juste quelques braises encore rougies par la lutte à mort, signes et lueurs. Ou alors son corps est tombé, de haut, du haut de cet immeuble d’acier gris et étroit, effilé, qui monte dans un ciel chargé d’électricité, il est tombé au ralenti, s’est écrasé au pied de cette femme déjà absente, au regard déjà ailleurs. Ou encore il s’est laissé couler, dans cette mer sombre et froide, ivresse de l’asphyxie, tentation du fond. Mais son esprit rebelle est resté avec nous, il chante encore, de sa voix d’outre-tombe, il récite les maux, les vers, les souvenirs, il récite les litanies, les soirs broyés, les nuits figées, les matins blêmes, les jours d’ennui, puis à nouveau l’espoir, infime, éphémère mais puissant, puis les soirs criés, les nuits pleines de tout ces « n’importe quoi » généralement livrés avec l’amour, les orages, les éclaircies, les jours aphones, les pleins, les déliés, les fuites en avant, les retour en arrière, erase and rewind, des gifles et delete. Je m’approche de la paroi de glace pour tenter d’apercevoir quelque chose, je ne vois que le reflet de mon visage qui bouge ses lèvres sur cette musique hypnotique et serrée, dense et magnétique, ces nappes, ces boucles, ces rifs qui remontent au front sans arrêt, comme dans un rêve coincé sur la touche « repeat ». Le rythme, lancinant, répétitif, me berce, je me laisse porter par ces comptines dark et vénéneuses. Gu’s Musics c’est Charon, le passeur qui, dans sa barque, emmène nos illusions et nos amours défuntes en croisière sur le Styx. Highway to elle. Road to nowhere. Je me recule. Je m’avachis sur le sol. Puis une trouée de lumière traverse alors l’épaisse chape de nuages, plafond de béton. Il y a une femme, la voix semble se réveiller, s’agiter, je crois apercevoir des mains de l’autre côté de cette paroi de glace, les boucles s’animent, les riffs bandent, l’espoir renait, il y a une femme, il y a une femme qui vit, des flammes surgies de nulle part se rapprochent de nous, la glace commence à fondre…

Mais la vie n’est jamais qu’une illusion un peu mieux réussie que d’autres. La femme s’approche du mur de glace, de l’autre côté l’esprit se montre enfin, il a presque figure humaine, un visage émacié, leurs mains se reconnaissent, tentent de se toucher dans un vain effort, mais toujours séparées par cette paroi givrée elles ne font qu’espérer, la femme sourit, ferme les yeux, se colle contre la glace et y dépose un baiser, baiser qui tue, puis repart comme elle était venue. L’esprit recule, le visage se ferme, se recroqueville, se dissimule. « Je t’ai aimé » murmure-t-il « Comme je t’ai aimé. »  Mais il est déjà trop tard elle est repartie, la température diminue d’un seul coup. La voix est repartie vers ces profondeurs pour réciter à nouveau ses cantiques noirs, ses élégies plombées. Du fond du cratère l’écho de sa voix, remonte, puis la possibilité d’une autre voix, plus douce, plus timide, dialogue abyssal, des esprits qui font corps pour défier le sort, des âmes soeurs dans la douleur, duo d’en bas. Je m’éloigne, plein de ces sons et de ces mots obsédants, coupants, de ces mélopées qui enveloppent mon esprit de plomb, de mercure, aspergent mon cœur d’acide et d’alcool, je titube, trébuche et je glisse sur ce sol trempé, le feu sur la glace a laissé des mares d’eau salée, aquaplaning, je finirai probablement vautré dans mes larmes. C’est la vie.

Il y a des musiques qui font du bien. D’autres qui font mal. Et puis cette catégorie très particulière, celle de la musique qui fait du mal qui fait du bien. Ceux qui savent comprendront, je parle de ces musiques que l’on dirait composées sur-mesure pour accompagner nos humeurs nocturnes, ces chansons qui disent exactement ce que nous avons dans le cœur et dans la tête mais avec des mots que l’on ne trouve pas toujours, ces morceaux qui lisent dans nos pensées intimes, cette musique dont on a l’impression qu’elle nous observe, qu’elle est quelque part tapie dans un placard de notre chambre tellement elle colle à nos émois.« Le seul avantage : avoir tué le rêve et ses déclinaisons impossibles. » Gu’s Musics c’est ça, une troublante proximité qui murmure à notre oreille, comme si les auteurs de ces huit titres s’étaient introduits par effraction chez nous pour raconter les combats, les ébats intimes, les nuits sans fin, les cris qui déchirent les murs, les gestes qui ne se retiennent pas toujours et les litres de larmes et de sang versés dans le ruisseau de notre quotidien amoureux. Pas toujours confortable. Pas vraiment joyeux. Et pourtant. D’avoir le sentiment d’être compris, de voir nos douleurs ainsi devenues chansons, d’entendre les mots qui n’arrivent pas à sortir de notre bouche (écoutez cette musique au casque, vous serez encore plus troublé, l’impression d’entendre une voix off décrire vos querelles intestines, se faire l’écho de vos distorsions émotives, physiques), de réaliser qu’un poète avait déjà écrit cette noire effervescence, ces errements, a quelque chose d’apaisant, de presque rassurant.« Nous sommes le sang de la nuit. » C’est cette solitude qui paraît d’un seul coup moins solitaire.

Alors à défaut de s’en sortir, on navigue comme on peut au milieu de cet océan de tourments et d’espoir mêlés, on s’enroule dans les mots et les notes tressés. Des mots et des notes encastrés, naturellement soudés, avançant dans un pas de deux, un ballet triste, un voyage au bout de la nuit des corps et des âmes en errance, mots et notes, phrases et lignes, on ne sait qui a commencé, lesquels précèdent les autres, mais peu importe, la veillée funèbre de la passion foudroyée progresse, au son d’une musique en équilibre, sonique, de guitares menaçantes. Une musique qui envahit, envoute, éloigne des mauvaises tentations, jusqu’à la fois d’après, parce qu’on replongera bien sûr, comme pris au piège de cette addiction qu’est la passion véritable, l’amour fou, l’amour déraison, celui qui donne des envies de mourir mais aussi une excellente raison de vivre : connaître à nouveau ces déchirements, ces insomnies, ces frissons, ces extases, ces jouissances. « Ton corps, de mes Plaies inoccupées, a Fait cette offensive, Ce drame enflammé Sur nos peaux. Dont Je ne peux me passer, Et qui revient à Vivre. » Univers musical et sémantique très singulier, poétique et pourtant si concret, nouvelle grammaire urbaine et nocturne des déchirements d’un temps divisé, bande son de nos désirs noirs, interstice infime entre le jour et la nuit, la vie et l’ailleurs, l’amour et la haine, la passion et le désespoir, les chants au fer rouge de Gu’s Musics hanteront nos nuit glacées jusqu’au silence de l’aube ressuscitée encore une fois.

« Tes Mains pleines encore

De larmes nocturnes.

Comme l’on se guérit,

Mon âme, des signes

Et des actes en croix.

Silence. »

Jusqu’où irons-nous ?

Bonne question.

Je ne suis pas certain qu’il le sache mieux que nous…

© matthieu dufour

Vous pouvez retrouver ma première chronique sur le travail de Gu’s Musics ici : Écœurché vif .

Sortie de l’album « Aquaplanning » le 11 novembre (autoproduit).

Artwork : Stéphane Merveille.