Chronique – Tomek – Utopilule.

a1936859404_10

J’en reviens toujours à Char : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». Car voir, comprendre, savoir, garder le regard franc, ça brûle, les yeux, la gorge, le ventre. Dans un monde où l’on remet facilement les clés de sa vie, de sa carrière à d’autres, par flemme, par habitude, dans « une ère à dénoncer son frère quand bien même il n’y serait pour rien, peu importe c’est pour son bien », à une époque où la vacuité règne au point que « j‘achèterai tout ce dont je n’ai pas besoin, le vide à combler est immense », dans une société où l’on est prêt à écraser son voisin pour réussir, il y a fort heureusement des Franck Lafay (mais aussi des Summer, des Matthieu Malon et consorts), qui refusent de se la raconter, qui chantent le monde tel qu’il est. Pas pour le plaisir de se faire mal, de nous faire mal, pas par calcul ou cynisme, mais simplement parce que ce n’est que conscients des mécanismes qui régissent notre rapport aux autres, des raisons qui guident nos choix quotidiens, que nous pourrons trouver des solutions pour nous sortir de cette lancinante dépression collective. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Ne pas nommer c’est nier notre humanité » disait Camus. Et c’est précisément ce dont il s’agit. Nommer, dire, faire le constat, appeler la lâcheté et l’injustice par leur nom. C’est aussi le rôle des artistes. Démonter les mécanismes de la grande comédie humaine. De cette trivialité universelle qui fait écho à nos petits renoncements personnels.

Avec le nouveau disque de son projet Tomek, Franck Lafay parvient à peindre un tableau à la fois lucide et précis des dérives de notre monde sans pour jamais parvenir à m’enfoncer dans le seau. Même si à l’issue de ces onze titres noirs et acérés j’ai parfois eu l’impression d’être embarqué à bord du camion du Salaire de la peur et lâché sans frein dans la descente vertigineuse de ce siècle, ce disque me fait paradoxalement du bien. Certes on termine le cœur un peu remué devant l’étendue des dégâts, mais aussi persuadé que ce n’est pas en avalant encore un peu plus de cachets que l’on va s’en sortir. Que s’il y a une issue elle est en nous. Un rappel utile que nous sommes des humains et que nous avons cette capacité de changer, pour le meilleur comme pour le pire. Attention, nulle ambition revendicatrice, Utopilule n’est pas le disque d’un donneur de leçon confortablement installé dans sa posture d’artiste engagé, non c’est le disque d’un citoyen ancré dans la vie, d’un chanteur qui connaît la définition du mot « social » et d’un musicien qui sait manier les guitares pour dire mes troubles et mes doutes mais aussi faire naitre l’espoir que cet échange, ce dialogue intime, de lui à moi, va me permettre de ne pas lâcher l’affaire. D’ailleurs, ces constats je les connais par cœur, mais comme tant d’autres, je vis avec depuis si longtemps que je fais parfois comme si je ne les voyais plus. Tomek me remet juste la tête dedans. Et de belle manière.

Car Utopilule est aussi et avant tout un superbe disque, de cette musique sèche et abrasive, aride, qui navigue dans les eaux remuantes mais limpides d’un rock tendu et sacrément maitrisé. J’ai aimé me laisser emporter dans ce trip intime rêche et anguleux, parfois inconfortable mais jamais superflu, jamais prétentieux, comme fasciné par ce type qui dit ces mots comme une évidence. D’un Utopilule sacrément énervé au bruitiste et cash Vaseline, en passant par un À croire évident avec ses riffs entêtants ou un Paradis faussement apaisé, le disque file et me laisse un peu plus sonné à chaque round. Mais la musique est un formidable remède alors je me surprends à remettre au début. Encore une fois. Et puis une autre. Au bout de ce combat sans coups bas, de ce disque sombre mais aussi sincère, authentique, sans artifice et musicalement impeccable, je n’arrive pas à croire que tout est foutu : tant que des types comme Franck Lafay continueront à me raconter ainsi, à mettre en musique ma petite vie, je m’accrocherai à l’espoir que l’on peut encore tirer quelque chose de l’homme.

Et si les pessimistes, les lucides, les hypersensibles, ceux chez qui les défenses ont sauté, laissant passer toute la saloperie, la violence, les tares du nouveau monde, et si ces âmes meurtries, ces justiciers contrariés, ces poètes à cran, étaient finalement les plus grands utopistes du monde. Les utopistes lucides. Mieux dénoncer la lâcheté, le renoncement, la noirceur des esprits viciés, pour en ressortir un espoir, un brin de lumière, un coin de ciel bleu. Et plus que jamais garder les yeux ouverts en grand. Lire, réfléchir, débattre. Sans utopie on ne vit plus. Mais sans pilules on vivra mieux.