Chronique – Eddy Crampes.

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Un blaze improbable de marlou du Pigalle des sixties ou d’agent secret foireux malgré lui, un patronyme à figurer sur la liste des complices de Spaggiari, une gueule de chanteur de charme mal rasé pour public en manque d’amour et de repères de 007 à 777 ans, une voix de crooner facile et blasé, un timbre qui sent la dernière-dernière clope et la proche aphonie d’une nuit condamnée à laisser l’aube éclairer une humanité blême abandonnée à son triste sort, une invitation pour le prochain whisky bar, des débuts sous les auspices du « meilleur », Eddy Crampes a tout pour devenir le grand chanteur français que nous n’espérions plus.

Il confirme avec cet album son talent et les espoirs placés en lui avec un formidable disque de vraies chansons, entre variété classe, décalée et trainante façon Delerm et ambiance minimaliste à la Dominique A des débuts (Portbail). Qui aujourd’hui se risquerait à l’exercice casse-gueule du slow en français avec une telle élégance ? Un art certain de la composition et de la narration, une voix de « next door crooner » à qui l’on confierait le moindre de ses secrets, et surtout des morceaux à tomber en amour, des morceaux qui touchent en plein cœur et filent parfois la chair de poule. C’est d’ailleurs un vrai problème dès le début du disque. L’écoute en boucle du premier morceau, Automne, peut empêcher les natures les plus addictives d’aller plus loin pendant de longues minutes tant l’envie de réécouter ce trip hypnotique s’avère difficilement résistible. Et l’histoire se reproduit régulièrement tout au long le disque. Tel des coucous pop ayant pondu leurs petits dans votre nid, Les plus beaux jours, Anoucka ou Sunday ne sont pas prêts de vous laisser tranquille, pas plus que l’évidence d’Évidence ou la mélodie de La musique qui vous obsèderont longtemps. De la variété de qualité, réellement variée quand il s’aventure plein Ouest du côté du folklore façon grand espaces ou saloon (Quelque chose à dire, Viens me voir cette nuit) ou à l’Est avec des cordes sensibles et chaudes qui sentent bon les ruelles froides de cités meurtries (Madame Steingogler, La musique), des chansons réellement accessibles destinées à quitter les souterrains assez rapidement tant tout ici possède un potentiel de séduction massive.

Tout au long de ces 12 titres dont les textes résonnent par petites touches en écho à nos routines roses et grises, Eddy Crampes fait ses gammes avec une fausse nonchalance et une vraie générosité sur les portées de nos pensées intimes et itératives, parcourant les notes du livre de nos nuits blanches, pianotant sur les touches humides de nos jours noirs. Ses confidences accompagnent nos silences amoureux et nos pauses sentimentales, le parcours n’est pas sans anicroche mais la lucidité n’empêche pas l’espoir. La mélancolie n’interdit pas l’envie. Bien au contraire. Au final trouver la clé n’est pas le but. La chercher est un jeu. Alors peu importe la détresse pourvu qu’on ait la chanson.

Avec cette nouvelle sortie, et après les albums déjà remarqués de Requin Chagrin ou de Rémi Parson, Objet Disque est en train de se transformer sous la houlette de Remy « Toesca » Poncet en Top 50 underground de grande qualité. On va finir par tomber pour eux. OD comme overdose de tubes et autres ritournelles irrésistibles. « Qui m’aime me suive » chante le chanteur de charme. Tel le joueur de flûte de Hamelin, il risque d’avoir un cortège nourri de souris et de souriceaux à ses trousses, prêts à le suivre très loin.

Bref, j’aime beaucoup la musique d’Eddy Crampes.


Matthieu Dufour