Ténèbres : l’écrit et le meurtre (by Jean Thooris).

Tenebres


La nécessité de l’écriture n’est jamais fortuite. Bien plus que l’amour des mots ou l’influence décisive d’une œuvre littéraire, il y a souvent, nichée de façon inavouable, une pulsion mortuaire ou sexuelle, une zone nébuleuse obligeant à la rédaction écrite – similaire à l’héroïnomane qui ne pourrait vivre six heures sans un prochain shoot.

Si le lien entre écriture et drogue a donné naissance à divers parangons cinématographiques (Le Festin Nu de Cronenberg, The Addiction d’Abel Ferrara), l’aspect Thanatos de l’acte créatif est plus rare : Le Quatrième Homme et Basic Instinct (Verhoeven), Soupçons (Hitchcock)… et Ténèbres.

L’origine du film en révèle beaucoup sur les tourments alors traversés par Dario Argento : un fan de Suspiria, mentalement perturbé, contacte le cinéaste par téléphone, lui parle avec étrangeté des sensations que lui procura cette histoire cabalistique, avant de lui asséner « je vais vous tuer ». Au-delà de la crainte, Dario, comme si découvrant en lui une colère enfouie, s’identifia au possible assassin. De façon particulièrement macabre puisque cette violence fut dirigée vers son épouse Daria Nicolodi (dont le mariage prenait l’eau). Il imagina ainsi le scénario machiavélique de Ténèbres : un célèbre écrivain de série noire est harcelé par un tueur inconnu (qui n’extermine que les « corruptrices » ; pour lui, prostituées, lesbiennes, kleptomanes) ; mais découvrant l’identité du sadique, l’écrivain décide de littéralement prendre sa place, et de mettre à mort sa propre épouse ainsi que l’amant de celle-ci.

Sauf que Ténèbres, dans cette osmose entre écriture et perdition, va bien plus loin que le subterfuge identificatoire. Peter Neal (l’écrivain) est constamment harcelé par l’image d’une femme qu’il aimait durant son adolescence, une femme qui l’humilia publiquement, un fantasme féminin qu’il finît par poignarder. La question du traumatisme est subtilement déviée lorsqu’on sait que l’actrice n’en est pas une : Eva Robins, qui interprète le personnage, est transsexuelle. Peter Neal n’est donc pas torturé par le passage à l’acte meurtrier (dans ce cas, il n’envisagerait pas un tel dispositif afin de trucider son épouse) mais par une révélation sur soi-même, une révélation – qu’il réfute – l’ayant transformé en écrivain. Peu importe, finalement, qu’il s’agisse d’homosexualité refoulée, de prédominances sadomasochistes (Eva Robins lui enfonce un talon rouge dans la gorge) ou d’une misogynie destructrice. L’évidence, pour Argento, c’est le refoulement conduisant un homme à imaginer des histoires sordides. Ténèbres parle d’une inconsciente auto-psychanalyse, du fait d’écrire sans admettre que les mots ne fraient qu’avec le déni.

Si Peter Neal réussit à prendre la place du tueur, c’est également car il le comprend. Dario Argento, dans ce film-ci, ne fonctionne pas différemment. Abusivement taxé d’œuvre misogyne (tels les écrits de Peter Neal par une journaliste rentre-dedans), Ténèbres, inversement, sublime le corps féminin (sa chair, pourrait-on dire – il s’agit du plus sexué des Dario) et son omicidio. Une mise à mort élégante, porteuse d’une tristesse que ne possédaient guère les précédents gialli du cinéaste (L’Oiseau au Plumage de Cristal, Le Chat à Neuf Queues, Les Frissons de l’Angoisse). Argento y filme des meurtres érotiques, des chorégraphies bienfaitrices en forme d’excuse : fasciné par ses actrices (aux jambes nues, aux poitrines tentatrices), le cinéaste refuse de leurs accorder une mort abjecte ou indigne. Le meurtre se doit de paraître aussi beau, aussi hypnotique que la vision surnaturelle de ces corps sublimés. N’est-ce pas là, finalement, le véritable propos de l’écriture ? Lutter contre des pensées que l’on déteste mais qui nous appartiennent, et les contrecarrer en y injectant une forme de beauté (même dans le sordide) – dans Ténèbres, le meurtrier prend des photos (esthétiques) de ses proies…

Ce nivellement entre l’écriture cathartique (extirpant les mauvaises pensées) et la crainte d’y succomber, s’exprime par la seule mise en scène (Ténèbres est un film qui serait livre – inversement aux adaptations cinématographiques d’œuvres littéraires). Le chef-opérateur Luciano Tovoli, par l’emploi du 1.85, enferme les victimes dans un cadre très serré, et les désigne comme des sacrifiées. Mais le cinéaste, niant les pulsions sadiques sommeillant en lui, évince la crudité du meurtre. L’animalité est remplacée par une compassion, une empathie qui tient du langage stylistique : le fond est cruel, mais la forme poétise l’inavouable (les meurtres ressemblent à des tableaux de Pollock).

Le message d’un film tel que Ténèbres est plutôt rare, quoi que très juste : l’acte créatif implique obligatoirement une mise à nu de l’inavouable, mais il faut également savoir truquer l’abcès crevé ; pour certes ne pas trop en dire (afin d’éviter l’indécence), également pour se protéger de l’aveu. Les subterfuges sont communs : prose, fiction, point de vue non personnel, fausse identification…


© Jean Thooris