Hal Hartley, still alive (by Jean Thooris).

Au moment où sort, chez LettMotif, une Bible consacrée au cinéaste Hal Hartley (indispensable pour quiconque ayant grandi en compagnie de Trust Me et Simple Men), il est bon de rappeler en quoi cet auteur godardien reste, encore et toujours, l’un des plus grands en activité.


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Morale

Beaucoup ont aujourd’hui oublié à quel point Hal Hartley, au début des 90’s, bouleversa nos existences. Depuis Jim Jarmusch, jamais un cinéaste américain indépendant n’avait bénéficié d’une telle côte d’amour, sans doute car Hartley conversait directement avec les goûts et la culture du spectateur. Trois films suffisaient à définir, bien plus qu’un style, une façon d’être et de penser : The Umbelievable Truth, Trust Me et Simple Men. Le cinéaste de Long Island y questionnait des valeurs universelles telles que la morale, la confiance, la fidélité ou l’altérité, puis confrontait celles-ci à une réalité américaine entièrement focalisée sur l’exploitation du moi et la nécessité du deal financier. Sauf que les interrogations d’Hartley (aucune vérité absolue dans ce cinéma qui préférait questionner plutôt que d’affirmer) s’exprimaient via une forme visuelle absolument inédite, terriblement limpide : dialogues façon tirs de mitraillettes, soudaines incursions musicales, personnages exprimant tout haut le cheminement de leurs pensées, gestuelle tatiesque des corps…

Pop

Les premiers films d’Hal Hartley ressemblaient à des sitcoms humoristiques aux dialogues philosophiques. Comme si Dostoïevski et Marx étaient soudainement les principales références des protagonistes de Friends. Il s’agissait toujours du schéma boy meets girl, mais renouvelé sous un angle Pop Politique – évidemment, Godard n’était jamais loin.

Car Hartley parlait un langage musical identique au nôtre : Yo La Tengo et Sonic Youth (puis, un peu plus tard, Red House Painters et PJ Harvey) accompagnaient l’éducation sentimentale de ses personnages. En gros : Hal Hartley incarnait un équivalent cinématographique à la scène indie-pop de l’époque. Nous pensions souvent à Pavement (présent sur la BOF d’Amateur, rien d’hasardeux) : une profondeur nichée au cœur de la décontraction, des guitares badines puis la sensation de quelque chose d’important derrière la frivolité et l’humour.

Autre aspect pop : tel un musicien sortant des EP’s entre deux albums, Hartley gratifiait souvent le public de courts ou moyens métrages oscillant entre dix minutes (Ambition) ou cinquante (Surviving Desire, l’un des sommets de l’œuvre hartleyenne). Peu importait le format : si l’idée nécessitait un film de trois minutes, ce n’était guère un problème pour le cinéaste. Indépendance artistique absolue (encore une fois, depuis Jarmusch, aucun auteur américain n’avait paru aussi intransigeant quant à la libre gestion de son parcours).

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Adultes

Boy meets girl, peut-être, quoi que loin du frivole. Autre point fort de la filmographie d’Hartley : ses personnages oscillaient entre 25 et 30 ans. Chacun détenait un vécu (braqueur, taulard, étudiant, réparateur informatique) et contemplait l’existence en fonction de leurs savoirs. Il ne s’agissait donc guère de conter des amourettes adolescentes mais de fixer un moment décisif dans l’apprentissage humain.

L’humour d’Hartley consistait à différencier la connaissance théorique de sa mise en pratique au quotidien. Les personnages hartleyens nous ressemblaient car ils envisageaient les relations sentimentales en fonction de la seule connaissance culturelle et des pensées philosophiques en découlant ; et bien évidemment, pour eux, la réalité ne ressemblait jamais aux Frères Karamazov. Dans Surviving Desire, un prof de littérature s’éprend de son élève, et, face à l’amour actif, cherche en vain des réponses concrètes dans les ouvrages littéraires. Dans Simple Men, largué par la femme qu’il pensait aimer, un personnage décide de tomber amoureux de la première blonde qui croisera sa route – pour ensuite l’abandonner – ; sauf que cette distanciation pragmatique se soldera par l’effet inverse puisque le personnage tombera réellement amoureux de la première blonde rencontrée, et refusera naturellement de la quitter.

Hal Hartley nous apprenait ceci : « la connaissance n’est pas suffisante » (conclusion du prof de Surviving Desire). Un gouffre sépare le rêve de l’actif, la théorie de son application. D’où, pour le cinéaste, cette idée cruciale consistant à rester amateur (autrement dit : ne pas savoir et mieux vivre – ou créer). Le film Amateur ne racontait que cela : amnésique, Thomas (un assassin gravitant dans le commerce de la pornographie) redevenait vierge et cherchait ainsi à comprendre les codes de son passé, de la même façon qu’Hartley s’amusait ici à ne pas savoir tourner un film policier. 

Pour Hartley, l’amateurisme signifiait également la mise en danger, la nécessité d’oublier les raisons de l’engouement critique, la prise de risque vers un territoire déconcertant. Ce refus de la stagnation, et toutes les recherches narratives et visuelles qui s’en suivront, entraîneront un violent clash entre le cinéaste et la critique française.

Rupture (s)

Amateur constituait déjà un point de rupture puisque, pour la première fois, Hartley entourait sa bande (avec Martin Donovan en chef de file) d’un acteur célèbre (Isabelle Huppert) – un geste qu’il ne reproduira qu’une seconde fois, en 2006, avec le mésestimé Fay Grim et l’apport de Jeff Goldblum.

À partir de Flirt (démoli par la totalité de la presse française), le cinéaste se questionne sur sa nécessité au renouvellement, certes de manière (un peu trop) théorique : une même histoire (au dialogue près) est reproduite à trois reprises, à New York, Berlin et Tokyo. Hartley en arrive à la conclusion suivante : ce n’est pas l’espace qui permet une quelconque virginité du regard, mais plutôt, comme dans Amateur et le genre policier, la confrontation à un récit, à une narration ou une temporalité.

Cette destruction de l’œuvre hartleyenne prend vraiment son envol avec Henry Fool, qui, malgré son Prix du meilleur scénario glané au Festival de Cannes 98, se fera lapider par les anciens adorateurs de Trust Me. Pourtant, Hartley se frotte à de l’inédit : en terme de récit (le film adopte les contours d’une fresque avoisinant les 2h20), de chassé-croisé (trois personnages principaux détiennent chacun un film en leurs noms), de mauvais goût (abusivement catalogué puritain, Hartley vire au scatologique)….

Réhabilité avec le temps, Henry Fool est un beau film addictif (donc culte) qui permet au cinéaste de lui adjoindre deux suites (preuve qu’Henry Fool est peut-être le plus personnel des Hartley) : l’anticonformiste Fay Grim (qui transforme le behaviourisme suburbain du précédent ouvrage en un pur récit d’espionnage), puis Ned Rifle (toujours inédit en France – à noter que Ned Rifle est le pseudonyme précédemment utilisé par Hartley afin de signer ses BO).

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Oubli

Evincé de la compétition cannoise, No Such Thing se retrouve dans la section Un Certain Regard. Hué, maudit, rejeté, le film ne sortira jamais en France. Aberration : non seulement Hal Hartley trouve ici le parfait point d’encrage entre renouvellement stylistique et fidélité à soi-même, mais le film se révèle également très drôle et profond  – heureusement, Les Cahiers et Les Inrockuptibles, même si dans le vide, défendront passionnément l’ouvrage.

Quittant son territoire new-yorkais pour les plaines islandaises, Hartley se frotte au film de genre : le personnage principal (fidèle Robert Burke) est un… monstre. No Such Thing est une sorte de variation autour de La Belle et la Bête (le monstre au bon cœur tombe amoureux d’une jeune fille à l’angélique beauté) ; sauf qu’Hartley, tout en y apposant sa patte (dialogues comico-philosophiques, pureté de la mise en scène), s’éloigne de ses premiers longs métrages : loin de la ville, il y filme la campagne paysanne ; loin de la pensée cartésienne, il s’intéresse aux superstitions ; loin du réalisme occidental, il flirte avec le surnaturel.

No Such Thing est également magnifique lorsqu’il montre le personnage féminin principal (divine Sarah Polley) acquérir, grâce à la soudaine notoriété offerte par le « monstre », un début de gloire médiatique : deux plans suffisent à Hartley pour pointer du doigt l’absurdité du star-system (mais sans argument moralisateur, sans aucun jugement : cela reste profond sans se donner des airs).

Une des grandes forces d’Hal Hartley vient, il faut insister sur cet aspect, de l’extrême rigueur accordée à sa mise en scène : là où certain exigerait tout un film pour étayer une thèse, il suffit à Hartley d’un sens économe du découpage pour faire passer une idée, une pensée. L’épure visuelle en dit bien plus que le gros discours étendard.

Nulle part

Suite au rejet No Such Thing, il devient de plus en plus difficile, début 2000, de voir les nouvelles productions Hal Hartley. Pire encore : la presse n’en parlant pas, le fan originel est obligé de farfouiller le Net, au moins une fois tous les deux mois, pour se tenir au courant de l’actualité du cinéaste. Avant leurs éditions DVD, certains films s’échangent même sur divers blogs (dont le mythique La Caverne des introuvables) – Fay Grim et The Girl From Monday. Les premières éditions DVD de The Umbelievable Truth et Surviving Desire étant épuisées (et non renouvelées), les aficionados décident de restaurer leurs vieilles VHS et de les offrir au domaine public – car il est inconcevable, en 2012, que la filmographie hartleyenne vire à l’invisibilité. 

Qu’est-ce qui a changé, en 2016 ? En soi, pas grand-chose puisque Meanwhile et Ned Rifle restent honteusement inédits en France (on peut certes les trouver en download sur le Net, mais de façon clandestine, presque honteuse, et sans aucun sous-titres).

Cependant, la génération cinéphile 80 / 90 étant aujourd’hui (pour certains membres) journaliste et écrivaine, il y a naturellement un fort besoin de réaffirmer avec insistance la trace profonde laissée par divers cinéastes incompris ou bien injustement oubliés. Jusqu’à leur consacrer des ouvrages sous forme de lettres d’amour.

Dans ce plantureux bouquin consacré à Hal Hartley, guère surprenant d’y retrouver l’apport de Jérôme d’Estais : à l’instar d’un Jean-Baptiste Thoret (en plus convulsif), ce théoricien /  romancier rédige aujourd’hui les écrits que nous attendions depuis des lustres. Après un livre décisif consacré à Andrzej Zulawski (d’autres bouquins étudieront la filmographie du cinéaste polonais, rares sont ceux qui atteindront la parcelle de vérité dénichée par d’Estais), le voir aujourd’hui affirmer sa flamme pour Hal Hartley (il n’est certes pas seul, l’ouvrage est collectif) paraît logique, bienfaiteur. C’est rassurant : les spectateurs d’hier n’oublieront jamais leurs fétiches adolescents, et assureront la passation à l’égard (espérons-le) de notre descendance…


© Jean Thooris


Hal Hartley (le livre) / LettMotif

www.edition-lettmotif.com/produit/halhartley/

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