Festival Walden – Interview LOU.

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Ta présence dans le monde « Walden » n’est pas une première, tu te retrouves dans cet esprit de liberté, d’indépendance, de « fais-le toi-même » ? Tu as été une pionnière en la matière…

Oui, c’est vrai, depuis 1997, indépendante de la première heure, pionnière des réseaux, d’internet, de l’autofinancement, et aussi de la grande solitude revendiquée !
 C’est bien d’en avoir eu le courage et l’entêtement, mais c’est un moment de ma vie. Un élan. C’était facile, c’était le bon moment pour moi. Ça ne l’est plus, alors que c’est quasiment la norme aujourd’hui pour beaucoup de musiciens. On connaît la difficulté à faire aboutir et connaître un projet musical… Il y a de mon côté une légère lassitude.

Et il faut bien le dire un essoufflement économique… mais je n’ai pas trop le choix. Écrire, répéter, enregistrer, filmer, c’est ça le vrai luxe. Sinon, c’est un peu comme dans la vie, on est parfois mieux seul que mal accompagné, mais Le « tout faire soi-même » est franchement impossible. Ce n’est pas tant une question de travail que de constance dans la solidité de son propre ego. Ça dépend des jours. Une vraie petite équipe à mes côtés, qui justement prendrait le relais les jours « sans », je pense toujours que ça viendra par mes chansons, que ça me « tombera dessus » comme un cadeau du ciel. Il faut savoir demander de l’aide par exemple, ce qu’on ne m’a pas appris. Je souhaite qu’on me devine… c’est un peu subtil, j’avoue. Et séduire les interlocuteurs un par un, jour après jour… quelle énergie ! Bref, je n’arrive pas à être une vraie
« professionnelle », ce qui est un comble si je pense une seconde à toutes ces vies que j’ai eues depuis l’âge de quinze ans, et de mon premier salaire d’artiste (danseuse, puis chorégraphe, un peu de mise en scène, du cinéma, du théâtre, un groupe, des albums). C’est peut-être ce retard permanent sur la vie qui me tient en alerte, je pense toujours que je vais progresser, comme la danseuse à la barre tous les matins. L’important c’est le plaisir quand la musique se fait, (cf. le sourire de Gainsbourg en studio dans la video de ma playlist). Je me dis toujours et à chaque fois, que c’est ce qui déclenchera le reste, comme une évidence. Et ça balaye quand même tout… Mais « en vivre », quel bonheur ce serait !

Pour la plupart d’entre vous la pratique de la scène est épisodique, faute de dates, comment préparer un set dans ces conditions : tu as tendance à vouloir répéter une set list ou au contraire changer, tester, essayer des choses ? Par exemple as-tu déjà une idée précise de ce que tu voudrais pour ce concert ? Tu as des nouveaux titres à jouer ? Des envies ?

Pour les concerts, souvent espacés dans le temps, j’essaie juste d’être très concentrée sur le moment qui va advenir. J’ai eu plusieurs vies. Avoir commencé par la danse c’est à la fois une chance et une calamité. J’étais la chanteuse d’un groupe dans les années 80, j’ai pu transgresser tout ce que la danse m’avait appris. C’est bien, ça m’a permis au bon moment dans ma vie de jouer les furies en colère, de hurler, de me rouler par terre (si si..) d’oser les attitudes extrêmes, et de savourer cette fameuse « volonté de puissance » Nietzschéenne que la musique amplifiée permet ; puis de me lasser très vite de ces poses furibardes et gratuites. Au moins je l’ai fait, j’ai tout tenté. Tous les déguisements, toutes les imitations. J’ai mis beaucoup de temps à savoir ce que je ne voulais pas faire. Je crois bien que Bashung (sans aucune autre comparaison) a traversé un peu les mêmes errances, avec petit à petit un style qui s’épure de plus en plus, de moins en moins de mots, de gestes inutiles, d’arrangements catchy.

J’ai souvent l’impression d’avoir à éliminer ce qui m’encombre. C’est la tentation de la disparition (le noir total sur scène) ou une seule chanson répétée (ce que j’ai déjà expérimenté plusieurs fois). Plus de concerts, c’est évidemment ça la clé pour en faire parfois des bons. Un tourbus, avec des musiciens forcément formidables, 50 dates d’affilée, ce serait parfait. C’est une vie qui me va, je l’ai déjà un peu expérimentée. Pour le présent… que l’on entende mes chansons, tout simplement, et que les gens qui viennent me découvrent avec tout ce qui advient quand on est en jeu : les failles, les gènes, l’indicible. Comme dans la vie, une rencontre. En espérant que quelques-uns, ce serait déjà bien, retrouvent dans tout ça quelque chose d’eux-mêmes, quelque chose de commun, de l’humain…

Te répondre sur ce que sera ce concert, je ne peux pas… je ne le saurai qu’après…
 Ce serait vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué… L’anticipation permanente, ce chèque en blanc sur l’intangible, m’ont toujours semblé d’une arrogance inouïe.
 Vous verrez comme ça va vous plaire… ! C’est comme pour partir en vacances, il faut d’abord être très en forme, sinon, c’est épuisant, non ? 
I’ll do my best…
 Et je dois dire aussi que je pense que c’est plus difficile de faire entendre des morceaux que personne ne connaît. Moi-même en tant que public, j’adore réentendre en live ce que je connais déjà. C’est cette messe-là, dont on rêve parfois… mais je ferai les gestes… on ne sait jamais.

Tu veux nous parler de ton prochain album ?

C’est lui je l’espère, qui parlera de moi…

D’autres projets ?

« Finir pêcheur » ?
 Oui, écrire et sortir un album par an… accélérer.
 Une création autour de fragments littéraires avec mes chansons et une performance gestuelle…
 Faire des trucs (mais quoi ?) avec des gens dont j’aime le travail… et qui me le proposeraient… Il y a des pistes…
Et peut-être un jour une exposition. Une installation plutôt… qui s’appellera : « Je n’ai rien fait »…

Quel titre as-tu sélectionné pour la compilation du Festival ? Pourquoi ?

Plus Rien (sur l’album Et après, on verra… )

Parce que je me souviens exactement du moment où je l’ai écrite, musique et texte en même temps, avec une guitare acoustique et mon ordi sur Protools. Parce que ça a été la vraie première fois où j’ai senti que j’arrivais à transcender une absolue tristesse, ce qui est vraiment pour moi, faire une chanson.

C’est pour des moments comme ça que je continue, pour voir si ça se reproduit, quoiqu’il arrive… La vie n’a pas de sens, mais parfois dans un moment comme celui-là, indescriptible, cette jubilation de vivre est hors la loi parce que oui, c’est un peu déconcertant, mais cela m’a reliée aux autres, à certains en particulier qui comptaient beaucoup et qui ont « répondu » à cette chanson, et finalement au monde entier sans doute…

Des récentes découvertes, des coups de cœur du moment ? Musique, poésie, cinéma, …

J’ai vu Barbara, le film de Matthieu Amalric avec Jeanne Balibar.
Émouvant, subtil, vertigineux… Ils ont désamorcé toutes les bombes… Une vraie œuvre. C’est bien cette liberté (pour Barbara…).

Haïkus (album solo de Pascal Bouaziz). Pas parce que j’ai participé à cet album (quelle expérience et quelle chance !) mais parce que il y a là des chansons qui me ravagent littéralement… et honnêtement que j’aurais aimé écrire.

En ce moment, Le deuil : un essai, dialogue entre Philippe Forest et Vincent Delecroix, sur l’éternelle question de la perte quelle qu’elle soit…

Georges Didi Hubermann Le danseur des solitudes. Petit trésor du moment…

Merci LOU !


Interview © Matthieu Dufour