Guillaume Stankiewicz, le chant des possibles.

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© Matthieu Dufour


Comme de nombreux musiciens, Guillaume Stankiewicz a commencé à jouer de la guitare à l’adolescence, pour faire comme ses potes, pour être avec eux, et surement parce qu’il pressentait qu’il avait quelque chose à faire avec cet instrument, avec les harmonies, les arpèges. Il a continué quand d’autres arrêtaient rattrapés par la vie. Malgré un sentiment d’illégitimité qui ne le quitterait que plus tard, mais jamais totalement. Difficile d’imaginer à l’écoute de Sans cesse et sans bruit qu’au collège Guillaume était fan des Guns N’Roses, puis jouait le meilleur du grunge de Seattle avec son groupe de lycée. Propulsé chanteur parce que personne d’autre ne voulait s’y coller, Guillaume entamait sa quête sans le savoir. Celle d’une voie à trouver, à ouvrir. D’une voix à apprivoiser, à façonner. C’est plus tard qu’il commencera à en percevoir les contours. Après des années de recherche, de travail, d’expérimentations. Tout se met en place peu à peu, à son rythme. La montée à Paris un DEA de sociologie en poche, la rencontre avec la future mère de ses enfants, toutes ces années à apprendre la guitare en suivant des méthodes comme un bon élève, ces heures à composer en secret sans rien faire écouter. Entre temps, Dominique A est passé par là, enterrant Nirvana et libérant la parole d’une génération qui se sentit enfin autorisée à oser l’intelligence, le français et la sophistication d’une musique exigeante. Reviennent alors à la surface les sons et les voix de l’enfance. Ces mélodies qu’écoutaient ses parents mélomanes. Du classique. Du jazz. Le souvenir du premier disque possédé (une compilation de Ravel), les échos lointains des complaintes de ces torch singers ou les refrains des chants d’amour des crooners que sa mère aimait tant, les visages en noir et blanc de Billie Holiday, Sinatra, Judy Garland, les images des comédies musicales vues et revues jusqu’à plus soif. Et puis ses propres rencontres avec des génies mélancoliques, folk loosers magnifiques, héros solitaires au cœur voilé, Will Oldham et Palace, Townes Van Zandt, Neil Young. Peu à peu tout devient plus clair, tout cela devient une nécessité. La musique, c’est magnifier en chanson ces instants de solitude et d’inspiration, c’est rendre hommage à ces fulgurances en les malaxant, en organisant leur complexité jusqu’à ce qu’elles paraissent simples et que plus personne n’aperçoive la moindre couture. Mais le sentiment d’illégitimité est tenace même s’il a tendance à s’effacer avec le temps et l’enthousiasme de personnes sincèrement conquises par ces pièces d’orfèvrerie musicale. Reste encore une méfiance, un scepticisme Bourdieusien à l’égard de toutes les grandeurs qui empêche encore Guillaume de « s’y croire ». Pourtant, parfois il le faudrait. « S’y croire ». Pour se protéger. Alors il continue à apprendre. Après un premier EP fait maison et sans promo, il réalise qu’il ne peut pas tout faire tout seul. Pour son deuxième EP, il prend donc ses compositions sous le bras et part en studio. Ce sera Melodium, chez Nicolas Dufournet, sur les conseils d’Olivier Marguerit. Révélation et plaisir de voir son travail ainsi sublimé. Un nouveau cap est franchi. Il s’entoure, fait confiance, reçoit en retour. Guillaume est de ces types qui prennent leur temps. Ce n’est pas toujours volontaire, c’est comme ça, c’est la vie. Mais toutes ces années à flâner ne sont pas perdues. Elles permettent d’emmagasiner de nouvelles sources d’inspiration. Et elles offrent de belles surprises comme démarrer une nouvelle relation musicale avec ce père à qui il fait découvrir Neil Young et qui en retour lui présente Flotation Toy Warning. Mais à quarante ans on se pose fatalement la question de l’inspiration, on se demande combien de temps cela va durer, comment cela peut tenir, on jalouse ces artistes si précoces qui n’ont pas attendu. Et on se demande comment continuer maintenant qu’on y a pris goût. Malgré les contraintes du quotidien. Des chansons qui hésitent entre DIY et arrangements luxueux, un travail d’équilibriste à l’image d’une vie où toute une génération doit jongler entre l’impérieuse nécessité de la solitude propice à la création, les affres de la vie familiale et la routine d’un boulot indispensable. Mais Guillaume sait faire. L’avantage de la maturité. Et puis il y a cette mélancolie, qui chez lui peut être assez euphorique. Cette mélancolie, ces joies fugaces, il faut bien en parler, en faire des chansons. Il y a de la saudade chez Guillaume, quelque chose des maitres de la bossa nova, ces artistes doués mais humbles qui, à l’âge où d’autres prennent leur retraite, continuent à composer et à jouer pour le plaisir d’écrire une belle chanson, de communier avec les autres, pour assumer les bouffées de bonheur et évacuer les traces des bleus à l’âme. “As I sing the whole day through” chante Oldham dans Ohio River Boat Song. Parfois ça se met en place tout seul, c’est magique. Parfois c’est plus compliqué. Mais personne n’a jamais dit non plus que cela devait être simple.


© Matthieu Dufour


Dernière actualité de Guillaume Stankiewicz, une compilation de morceaux écrits ces dix dernières années et pour la plupart enregistrés à la maison. C’est chez La Souterraine et à découvrir ici : Les années.