Twin Peaks S3 – Le cri de Laura Palmer.

Le cri de Laura Palmer - capture d'écran


LE CRI DE LAURA PALMER

C’est un cri d’une abyssale terreur qui conclue la troisième saison de Twin Peaks. Un cri qui perdure avant de s’évaporer dans l’extinction des lumières et la toute puissance du vide. Laura Palmer (qui se nomme ici Carrie Page et semble n’avoir jamais existé en tant que Laura), de retour à Twin Peaks, ne reconnaît pas la maison de son adolescence. Est-ce d’ailleurs sa véritable maison ? Celle-ci appartient maintenant à une certaine Alice Tremond, qui l’a elle-même achetée à une dénommée Madame Chalfont (deux habitants de la ville, cités dans le film Fire Walk With Me, jamais vus auparavant). Sauf que : sommes-nous réellement à Twin Peaks, et si oui, quand et sous quelle forme ? « En quelle année sommes-nous », demande l’agent Dale Cooper (abasourdi) à Laura ? Pas de réponse sinon une voix off, celle de Sarah Palmer, qui appelle sa fille. Réveil ou retour dans le cauchemar ? Dans les deux cas, le cri de Laura, tragique et tétanisant, indique que rien n’effacera les ténèbres, que la rédemption angélique qui concluait Fire Walk With Me n’était qu’un leurre, un faux espoir. Pour bien souligner l’horreur de la situation, David Lynch achève ce dix-huitième épisode par un long noir, muet, d’une insondable tristesse.

Bien sûr, théories et suppositions ne manqueront guère de fleurir au cours des dix prochaines années à propos de ce final qui ne résout rien et, a contrario, reprend Twin Peaks à zéro, de façon parallèle et injoignable. Qu’importe l’explication, elle ne se trouvera jamais – du reste, il semblait logique que cette troisième saison se conclurait par une multitude de blancs, de zones suspendues. L’essentiel se déplace ailleurs, dans le geste fou de David Lynch, dans la proposition cinématographique (ce n’est plus une série mais un film de presque dix-huit heures) la plus enivrante, excitante, importante, vue depuis des lustres et des lustres.

Dans les épisodes 17 et 18, Lynch se permet une idée insensée : partir du principe que les deux premières saisons puis le film Twin Peaks s’apparentent à des espaces temporels qu’il peut réinvestir, modifier, voire même annuler. Car si précédemment durant cette troisième saison Lynch reprenait, en noir et blanc, des extraits de Fire Walk With Me afin de redonner naissance à Philip Jeffries (David Bowie), il raccordait les mystères de la séquence à une interrogation posée par Gordon Cole dans l’épisode 14 : Cooper est-il vraiment Cooper ? Il s’agissait donc d’un puissant flash-back, déjà novateur car il offrait (ou dévoilait) une explication à l’incompréhensible monologue exprimé en 92 par Jeffries dans Fire Walk (« je ne parlerai pas de Judy », « qui pensez-vous est-il ? » en pointant Cooper du doigt). Dans les derniers épisodes, l’enjeu diffère et rejoint l’impensable : les deux premières saisons et Fire Walk se situent dans l’à-côté de cette troisième partie. Ni dans le passé ni dans le futur, ceux-ci prennent la forme d’une courbe totalement autonome, une courbe très fragile car un rien serait capable d’en briser l’historique. D’un strict point de vue cinématographique (ou télévisuel), c’est inédit : un metteur en scène s’octroie le privilège démiurgique de travailler la matière de ses précédents films, textuellement (avec reprises d’images), et d’en modifier bien plus que le sens mais la narration, les intrigues, donc le souvenir du spectateur. Jamais la notion de Lynch world n’avait semblé aussi justifiée…

Lost Highway, dont la fameuse introduction sur la route est très souvent reprise dans Twin Peaks S3, s’articulait autour d’un schéma infini car dans l’optique d’une boucle incassable (Michel Chion parlait du Ruban de Möbius). Plus rien de ce circuit (déjà très flippant) dans le nouveau Twin Peaks : ce n’est pas un éternel retour que coordonne Lynch entre les trois saisons et le film Fire Walk, rien que des entités éparses qui devraient se rejoindre mais n’y arrive pas ou plus. Il y a quelque chose de fissurer, d’irréparable : non seulement les mondes peinent à coexister, mais, pure tragédie, ils se réécrivent les uns les autres à des fins hautement dramatiques.

La seule note optimiste, dans ce final gouverné par la victoire du démon, concerne le retour de Dougie Jones au sein de sa famille. Troublant car Lynch expédie cette séquence. Comme si, pour lui, ce ne serait que l’illusion d’un possible monde angélique, un artefact fantasmé qui, par sa brièveté à l’écran, se doit de laisser un goût amer. Le paradis existe encore, semble nous dire Lynch, il est simplement raréfié, minime. La bonté de Dougie, et ce qu’elle offre à son entourage (un goût pour la joie, la danse, les sucreries, la générosité naturelle), ne représente, in fine, qu’une parcelle infime, rarissime, face au chaos. Le rouge-gorge de Blue Velvet vient de se faire dévorer par « ce monde étrange » (dixit Sandy / Laura Dern).

David Lynch, malgré dix années d’abstinence cinématographique et une dernière œuvre en demi-teinte (Inland Empire), revient à ce qu’il fut depuis toujours : l’Artiste complet (sans doute le meilleur de l’époque).

Il est particulièrement triste (affligeant) de lire des commentaires non argumentés, assez haineux, d’internautes face à Twin Peaks S3. Certaines conclusions s’imposent et en disent malheureusement long sur la capacité émotive du spectateur contemporain :

1) Le public de 2017 ne conçoit plus la notion de lenteur

Surdopé au montage frénétique, bien plus porté par le rythme que par la beauté du cadre, le spectateur actuel a définitivement oublié les vertus du slow tempo, cet instant rare où il est bon d’observer une action dans une durée illimitée, une action qui s’éternise en vain mais qui, par magie, finit par dévoiler une logique de l’absurde, un retournement imprévu, un gag ou une terreur. On appelle cela : la mise en scène. Lynch, comme hier Tati et Jerry Lewis, est un grand maître de la lenteur et de son retournement à 180°.

2) Le public de 2017 ne sait plus rire

Malgré sa tonalité extrêmement nocturne, Twin Peaks S3 n’est jamais avare en digressions gagesques. On rigole souvent dans cette troisième saison, à l’ancienne, comme si le temps était révolu (troublant hasard : Jerry Lewis décède alors que Lynch propose avec les séquences Las Vegas de Twin Peaks un évident hommage, le plus limpide depuis The King of Comedy de Scorsese, au roi Jerry). Lynch pratique le gag élastique : tirer, étirer, faire durer, avant que cela ne casse (déjà limpide dans sa merveilleuse série On the Air). S’arrêter au bon moment. Savoir jusqu’où le gag pourrait devenir raté. Un art contorsionniste, périlleux, dont Eric Judor et Quentin Dupieux sont aujourd’hui les fervents descendants français – de qui ? Jerry, of course !

3) Le public de 2017 n’est plus sensible à la beauté d’un plan

Force ahurissante de Lynch, qui plus est dans le cadre d’une série télévisée : chaque plan de Twin Peaks S3, de l’épisode 1 au 18, se contemple, se scrute parfois jusqu’à deux ou trois révisions pour mieux en apprécier la beauté. Une beauté qui préfère le doux classicisme (proche parfois de la fausse invisibilité du contrechamp) à l’affirmation d’une mise en scène dépendante d’un script hyper réglé mais sans point de vue. Dans Twin Peaks S3, tout n’est question que de mise en scène : c’est elle qui dicte l’émotion du spectateur, l’entraîne dans ce jeu sans fin, le terrorise ou l’émeut aux larmes. Il suffit d’un simple plan (supposément anodin) sur une statue pour que Lynch, dorénavant, nous fasse ressentir des notions abstraites telles que la perdition, le doute, l’absence au monde…

4) Le public de 2017 n’est plus habitué aux « petits riens »

Dans Twin Peaks S3, de nombreuses sous-intrigues n’apportent rien à l’histoire (les dérives psychotropes de Jerry Horne) ou bien s’assimilent à des impasses (le faux retour d’Audrey). Lynch et Frost auraient pu condenser cette nouvelle saison en neuf épisodes, sauf que toute la beauté de l’ensemble se serait perdue en route. Car le plus fascinant concerne justement l’anodin, les « petits riens », les chemins de traverse. Si les questions principales gravitent autour du réveil de Cooper et des plans machiavéliques concoctés par le Bad C, l’étrangeté et l’émotion proviennent des hors-bords : joie de revoir la famille Horne, interrogation face aux évidents troubles mentaux d’Audrey, entendre une dernière fois La femme à la bûche, contempler les visages marqués de Shelly, Bobby et James… Une émotion qui ne tient qu’à la générosité de son metteur en scène : plutôt que de se soumettre au schéma scénaristique de la série contemporaine, il préfère, dans les interlignes, accorder du temps et de l’amour à des visages et des acteurs qu’il admire sincèrement (David Patrick Kelly, Mädchen Amick, Everett McGill). Un geste contraire à l’impatience qui gouverne aujourd’hui la position du spectateur voulant du résumé, du principal, vite et bien.

5) Le public de 2017 est trop habitué au reboot

Les années 80 paraissaient consuméristes ? Elles semblent dorénavant bien sages face au mercantilisme 2000 / 2017. Travaillé au corps, de façon orwellienne, par cette idée que rien ne vaut un plat réchauffé, le spectateur contemporain se retrouve désarçonné quand le menu diverge du précédent. C’est le principal reproche que l’on entend à propos de Twin Peaks S3 : « ce n’est plus la même chose », « c’est trop différent ». Lynch en a bien conscience, et sa motivation, son impulsion originelle, vise à choisir le revers d’une époque trop dépendante du bis repetita. Pour faire revivre Twin Peaks, il faut d’abord en détruire les conventions, prendre une route contraire, et métamorphoser l’ensemble en du déroutant, en de l’imprévisible. Seule condition actuelle pour faire preuve d’originalité. Twin Peaks S3 est également une critique de l’actuelle industrie hollywoodienne arrimée à un seul mot d’ordre : recyclage.

Le cri de Laura Palmer, dans son effroi absolu, est également celui de David Lynch face à ce qu’il entend et voit du monde contemporain : Trump, Hollywood, le spectateur docile, la mort de l’Art, l’oubli, la lente résignation, la servilité aveugle. Un cri final qui semble euthanasier toute une filmographie, un cri qui servira, à n’en pas douter, de plan définitif, conclusif, pour Lynch. À nous maintenant de survivre en solitaires, déphasés et pas vraiment au bon endroit…


Jean Thooris