Interview – Nesles.

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Soirées Walden, Festival Walden, compilations Walden, nouvel album, première partie de Souchon… et l’année n’est pas encore terminée : tu ne te poses jamais ? 

J’ai la chance d’avoir une grand appétit, une curiosité facilement aiguillonnée. Il y a tant de choses à faire, tant de gens si passionnants à rencontrer. Et si peu de temps.

Avec le recul, que garderas-tu de ce premier Festival Walden ? Prêt à recommencer ? 

J’ai adoré. Le lendemain de son concert, Frédéric Lo m’a appelé pour me remercier.  Mais c’est moi qui l’ai remercié. Frédéric Lo m’a ému, Rémi Parson m’a décrassé les oreilles, Lou m’a chaviré, Nicolas Paugam m’a fait danser, Gisèle Pape m’a déconnecté, Jérôme Castel m’a éclaté, Emmanuelle Parrenin m’a fait bomber le torse… Bref tous m’ont apporté quelque chose. Ils ont tellement à donner, et bien souvent ne demandent que ça ! Mais je me suis d’abord fait plaisir. Je ne suis pas un programmateur, juste un artiste qui a envie de partager ses envies. Et je ne supporte pas l’idée que certains soient si peu exposés. C’est juste une modeste contribution à ce que d’autres programmateurs, journalistes ou blogueurs passionnés font déjà. 

Ton nouvel album est le fruit de nombreux mois de travail, pas trop long ? Impatient ? Stressé ?

Ça a été un peu long oui. Bien souvent pour des raisons ou des contingences qu’on ne maitrise pas. Mais je fais toujours en sorte que le temps serve le projet. Je suis convaincu que certains titres ont gagné en maturité, que d’autres n’auraient pas vu le jour si l’album était sorti plus tôt, et que mon interprétation aurait été différente.  Il y a un an, Permafrost aurait été moins bon.

« Je m’en allais dans les bois parce que je voulais vivre sans hâte, faire face seulement aux faits essentiels de la vie, découvrir ce qu’elle avait à m’enseigner, afin de ne pas m’apercevoir, à l’heure de ma mort, que je n’avais pas vécu. » Thoreau se retire du monde et du tumulte, il réapprend à vivre avec moins, au contact de la nature : j’ai l’impression que ta musique a effectué le même voyage, comme une recherche de l’essentiel ?

Je transporte Thoreau avec moi depuis longtemps ; depuis mes années d’études de lettres anglo-américaines à la fac. Et il n’y a que maintenant que ça explose littéralement en moi. Emerson, Thoreau, Whitman… Il fallait que ça se digère. J’ai eu la chance d’avoir des professeurs incroyables à cette époque. Et j’ai beaucoup pensé à eux en construisant cet album. Ce qui compte c’est l’expérience, rien ne la remplace. Malgré tout l’amour que j’avais pour ces auteurs et ces livres qui m’ont accompagné si durablement, il fallait que je trouve mon propre rapport à ce qui s’y racontait. Et ce rapport je crois l’avoir trouvé en grandissant, en évoluant, en vivant. Mes chansons naissent de tout ça.

Quel est la part d’Alain Cluzeau dans ce travail, on le sait très à l’affut du superflu ? 

Il est intervenu très tôt. Quand on s’est connus, je tournais en rond sur une BO pas terminée, un concept album en allemand, anglais et français. J’étais perdu. Et ma vie était un vrai chaos, ce qui n’arrangeait rien. Tout autour de moi s’écroulait. Alain m’a alors suggéré de retourner écrire des chansons, toutes en français. Il m’a donné 4 mois. 3 semaines plus tard à peine, j’ai débarqué avec une dizaine de titres. Nous sommes allés en studio, j’ai joué les morceaux devant lui, et banco, on a décidé de bosser ensemble. D’abord sur l’EP Nu, qui était une sorte de laboratoire, de coup d’essai, puis sur PermafrostDégraisser, tailler dans le gras, épurer, aller à l’os. Voilà quels étaient les mots d’ordre, en effet. On traquait les détails inutiles, tout ce qui pouvait ressembler à des boursouflures, à du bavardage. On tirait à bout portant. C‘était très jouissif !

Un de musiciens de mon quartier que j’adorais quand j’étais adolescent, une sorte de mentor pour moi, avait coutume de dire que le bon musicien n’était pas celui qui jouait pour épater la galerie en passant à toute blinde ses gammes pentatoniques, mais celui qui plaçait la bonne note au bon moment. J’ai taché de ne jamais perdre cette notion de vue – même si auparavant j’ai eu parfois tendance à vouloir trop en faire. Pêché de jeunesse.

On connait également sa passion pour la voix, traitée comme un instrument à part entière : vocalement tu as abordé cet album différemment ?

Nous avons fait assez peu de prises –  j’ai dû même en faire seulement 2 pour le titre Faust au Danube et nous avons gardé la première qui s’est imposée d’elle-même. Alain est très axé sur l’interprétation. Je le suis également. Mais en tant qu’interprète/musicien, il peut m’arriver de focaliser sur la justesse de la note davantage que sur la justesse de l’interprétation. Bien sûr la première est importante, mais pas autant que la seconde. Enfin c’est mon avis, et c’est ce qui me touche le plus chez les grands interprètes que j’aime : Dylan, Lennon, Brel, Christophe, Bashung. Alain a le recul, le poste et l’expertise nécessaires pour ça. À quelques exceptions près, quand il me disait que c’était bon, je le croyais, et c’était bouclé. Sans état d’âme. Sans angoisse. Sans hésitation.

Un mot sur les musiciens qui ont bossé avec toi sur l’album ?

Il était évident pour moi que Fabrice Lacroix (batterie) et Marwen Kammarti (cordes et synthés) seraient de la partie. C’était un besoin impérieux. Nous nous connaissons depuis longtemps, j’adore leur jeu, leur toucher, leur attitude. Avec eux je suis en confiance totale. Pas besoin de grands discours. On y va direct. De leur côté, Alain et Marwen se connaissaient déjà, ayant déjà travaillé ensemble avec Belin ou Néry. Et le courant est passé tout de suite entre Fabrice et Alain. Quant à François Puyalto (basse) c’est Alain qui me l’a présenté. Je crois qu’il avait travaillé sur un album d’Émilie Loizeau. Alain m’a en dernier lieu présenté Didier Pouydesseau qui a enregistré et mixé ‘Permafrost’. Ils se connaissaient depuis le Studio Acousti et ont fait beaucoup d’albums ensemble. Didier a un talent rare et sûr. C’est un ingé son que tout le monde va s’arracher tant il est doué. 

Les premières critiques sont bonnes, tu vas être en playlist FIP, ça commence bien…

Je suis très heureux de ce qui se passe en ce moment oui. Un peu étourdi aussi…

Tu as des retour de tes « Microcultivateurs » sur l’album ? Comment as-tu entretenu l’attente et leur éventuelle impatience ?

Si l’album a reçu le soutien d’organismes prestigieux comme l’Adami ou la Scpp (ce dont je me suis évidemment réjoui), ce n’était absolument pas prévu au départ. On ne peut pas compter sur d’hypothétiques aides ou subventions. C’est trop aléatoire, trop incertain. Le démarrage de l’enregistrement de l’album, c’est aussi à toutes ces personnes que je le dois.  Au-delà de la force motrice de l’équipe que j’avais montée autour de moi. Je n’aime pas trop le terme de pré-acheteurs parce que j’ai toujours tenu à la dimension humaine plus que mercantile. C’est d’ailleurs ce qui m’a plu chez Microcultures. En commandant l’album avant même qu’il existe, tous ces « Microcultivateurs » (comme aime à les nommer Jean-Charles Dufeu) venus d’horizons très différents me signifiaient leur estime, leur confiance. C’est très porteur. Très beau – je dis ça sans chichi : j’ai été extrêmement touché par leur geste. Donc je les tiens informés autant que possible, je veux qu’ils sachent que je ne les oublie pas, qu’ils sont là, à mes côtés.

Il est comment Souchon ? Et son public ?

Quand vous sortez de scène, être attendu par le patron de la soirée qui vous a écouté des coulisses et vous prend par les épaules pour vous féliciter chaleureusement, c’est très impressionnant, très émouvant. Ça restera longtemps. Au même titre que mes rencontres avec Patrice Chéreau et quelques autres – ou même quand j’ai pris l’ascenseur avec Bashung sans oser lui adresser la parole… On ne peut pas oublier ces moments-là. Alain Souchon est un très grand artiste, je sais maintenant que c’est aussi un très grand homme. La pression était énorme mais le public est à son image : chaleureux, bienveillant. J’ai été accueilli comme jamais.

C’est quoi tes projets maintenant ? Défendre l’album sur scène ?

Oui bien sûr. Et continuer à écrire. Ça bouillonne, ça tambourine…

Walden la suite c’est quoi ?

La suite se prépare. J’y réfléchis. Je pense déjà à quelques noms, des lieux, j’ai des envies. Mais c’est encore un peu tôt pour en parler.

Une découverte musicale récente ? 

The Red F, Nev Cottee.

Tu lis quoi en ce moment ?

Sexus Henry Miller, Nouvelles Gogol (trad. d’André Markowicz), Première à éclairer la nuit Jocelyne Desverchère 


Interview de Nesles – Matthieu Dufour