Mars 1985 : La Nuit porte-jarretelles – Virginie Thévenet.

La Nuit Porte-Jarretelles


En mars 85, deux films « branchés » sortent en France. « Branché », c’est-à-dire, dans le jargon de l’époque, qui cherchent à fusionner avec le temps présent et les tendances modes de l’année – avec le risque de vieillir très vite. En Amérique, Alphabet City du très underground Amos Poe. En France, La Nuit porte-jarretelles de la rohmerienne Virginie Thévenet (actrice échappée des Nuits de la pleine lune – une histoire de nuit, déjà).

Alphabet City, bien que trahissant le do it yourself punk des précédents Poe (Blank Generation, The Foreigner, Subway Riders) pour le formatage funky (musique de Giorgio Moroder), ressemble maintenant à un Drive avant l’heure : nappes synthétiques, course contre la montre dans les rues nocturnes, en bagnoles, outsider face aux grands pontes… Au-delà de sa patine vintage nostalgique, Alphabet City, comme un brouillon, procure parfois une adrénaline pas loin des travaux de Michael Mann et Nicolas Winding Refn.

Dans le cas de La Nuit porte-jarretelles, l’enjeu Thévenet est plus trouble, beaucoup moins tributaire d’un axe new-wave, d’une inspiration Bazooka ou du Libé Pacadis. Pourtant, le film ne trahit guère son époque : musique Mikado, dessins Tintin (contre L’Incal dans Les Nuits de la pleine lune), dérive fontaine des Innocents, à Saint-Denis et un peu Pigalle. Mais comme Jim Jarmusch avec Stranger than paradise (au même moment), Thévenet contourne l’identification mode et préfère les illusions glamour de jeunes / vieux dorénavant incapables de vivre l’extase parisienne.

Virginie invite tous ses potes (Pascal Greggory, Arielle Dombasle, Patrick Bauchau, Dominique Besnehard, Caroline Loeb, Kalfon, Ionesco), pour décrire un monde où l’on parle essentiellement de sexe, mais où celui-ci ne se pratique jamais – l’enjeu principal du film, l’amour et la baise, ne se conçoit que par l’analyse des mots. Les branchés y mordent la poussière : nostalgiques, en attente d’une rencontre qui ne vient pas…

Car dans La Nuit porte-jarretelles, le sexe atteint le paroxysme de la frustration, malgré son sujet propice aux débordements (une jeune femme hédoniste, lors d’une nuit, initie son nouveau mec à diverses expériences érotiques). L’oralité déployée – sous forme de confessions ou de parler cru – s’oppose à la mise en scène de Thévenet, qui, foin de puritanisme, y montre une sexualité en panne : Jezabel flashe sur Ariel, et, au moment de l’acte, elle constate que le garçon n’y connaît rien ; elle tente d’abord de l’émoustiller avec une danse suggestive, mais rien à faire ; les deux amants se rendent ensuite dans un peep-show où ils regardent une vidéo porno… qui s’arrête au bout de trente secondes ; au cinéma, ils pensent voir un film X, en fait un mélodrame indien ; au bois de Boulogne, un travelo masturbe Ariel (hors champs, bien sûr), sans résultat.

Ce contraste entre verbalisation sexuelle et accumulation d’actes manqués ou ratés, un brin insistant, vire à la redondance – heureusement, le regard de Thévenet s’offre ludique. La mise en scène, qui manque d’une clarté rohmerienne, hésite également entre l’étude de mœurs et le poids du réel (la scène du bois de Boulogne, confuse). Mais deux belles idées de cinéma associent fond et forme. D’abord, ce fameux porte-jarretelle que Jezabel cache sous son manteau (bien que présent, il n’apparaîtra jamais, renvoyant ainsi la parole à une suite d’attentes insatisfaites). Puis un plan à la Breillat (d’ailleurs, le film de Thévenet évoque parfois Tapage nocturne) : dans un bar à stripteases, les jeunes amants contemplent l’effeuillage (tristounet) d’une danseuse, pendant que la main de Jezabel déboutonne le pantalon d’Ariel ; mais la caméra, fuyante, élude la conséquence de l’acte (s’est-il passé quelque chose ?).

L’aspect fantaisiste de cette Nuit porte-jarretelles pouvait lui donner, en 1985, une futilité similaire à une soirée Ardisson aux Bains Douches. Car nous sommes loin de Bataille et d’Oshima, encore moins d’Eustache (même si l’on sent Thévenet chercher à investir le territoire d’Une Sale histoire, dans lequel elle servait d’auditrice) : la tonalité reste BD, le clivage social se limite à toute une faune parisienne gentiment délurée, voire même à des fantasmes royalistes (« le bois de bou-bou, le bois de lo-lo, le bois de Boulogne »)…

À la relecture, cependant, le Paris de Thévenet regorge en zones inquiétantes, comme si la clique 80’s y vivait ses dernières heures : ce ne sont plus des adolescents (sauf Ariel, échappé de nulle part) mais des presque adultes un peu blasés par les promesses de la nuit, fatigués d’attendre un coup de foudre amoureux qui se dérobe sans cesse ; et s’ils parlent beaucoup de sexe sans ne jamais pouvoir appliquer leurs théories, cela tient aussi à une atmosphère changeante (retour du puritanisme ? SIDA ? Incertitudes MLF ?). Une séquence hier amusante se pare aujourd’hui d’un danger très concret : dans la rue, Jezabel et Ariel sont accostés par un homme détenant une kalachnikov (certes vide) qu’il pointe sur eux ; le couple prend peur, cherche à fuir, avant qu’Ariel ne constate que « c’est comme ça maintenant, y a des gens qui tirent dans la rue ».

Dans les années 80, le véritable « film mode » ne cherchait pas plus loin que l’attirail visuel  – d’où l’accumulation de films-clips fatalement ringards avant l’heure. Inversement à Eric Rohmer qui, pour Les Nuits de la pleine lune, collaborait avec plus jeunes que lui, mais au service d’une histoire précise (et morale) – Pascale Ogier, dans ce film-ci, colorait les murs construits par Rohmer. D’où la sensation d’un temps présent qui n’en finira jamais.

Plus brouillon, moins générationnel, La Nuit porte-jarretelles laboure un même territoire rohmerien, sauf que, limitée à un thème (le sexe), à un lieu (le Paris hot), à des gens de sa génération, Virginie Thévenet ne peut détenir le recul nécessaire afin de transformer une ballade contemporaine en objet éternel. Elle réussit néanmoins à humer un parfum, un trouble, de l’étrangeté derrière les lunettes noires pour nuits blanches. Thévenet documente avec sincérité – ce qui permet à son premier film de se revoir avec plaisir et joyeuseté.

« Que le grand croc nous crique / Je suis un acide ascorbique / Une écriture automatique / Pas un conte philosophique », prévenait déjà la chanson titre…


© Jean Thooris


 

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