L’Espace du rêve – David Lynch & Kristine McKenna (by Jean Thooris).

Eraserhead

Eraserhead (capture d’écran)


Une autobiographie de David Lynch écrite à quatre mains, en étroite collaboration avec la journaliste Kristine McKenna. À l’image du cinéaste : captivante, généreuse, mystérieuse.

En ouvrant les 600 pages que constitue L’Espace du rêve (chez JC Lattès), l’exégète lynchien s’imagine, à raison, que cet ouvrage comportera autant d’explications que d’irrésolutions. Et c’est bien ce que nous attendons d’une autobiographie de David Lynch : ne pas trop en savoir sur les nombreuses énigmes, strates temporelles ou sens cachés parcourant Eraserhead, Twin Peaks et Mulholland Drive. Car la beauté du travail lynchien, et son incroyable faculté à nous toucher en plein cœur, consiste justement à donner aux spectateurs la liberté de s’y mouvoir comme bon leur semble. Un film de Lynch ne s’intellectualise pas, il se ressent, éveille des sentiments, réveille des choses en soi. Dans son formidable livre théorique consacré au cinéaste (le plus définitif sur le sujet), Michel Chion semblait lui-même voyager dans la sphère lynchienne plutôt que de vouloir lui apposer une lecture définitive – chose impossible en soi.

Pour qui connaît le parcours artistique de Lynch, L’Espace du rêve regorge de faits déjà connus – notamment évoqués dans le documentaire David Lynch : The Art Life en 2016, ou dans le livre Mon Histoire vraie : méditation, conscience et créativité en 2006. Mais cette autobiographie outrepasse l’anecdote personnelle pour relier le réel lynchien à son imaginaire cinématographique : une femme nue dans la rue, apparition qui a fortement marqué le jeune Lynch, donnera en 87 une image emblématique de Blue Velvet ; un message codé à l’interphone de la maison où habite Lynch à Los Angeles (« Dick Laurent is dead ») servit d’ouverture au voyage Lost Highway ; vivre sur les lieux de tournage d’Eraserhead lui permettra d’inventer la figure de la femme du radiateur…

Mais le réel n’est qu’un atout minime dans l’imagination lynchienne : c’est durant une séance de méditation que l’intégralité de la seconde partie de Mulholland Drive lui apparut. Lynch ne cherche pas tant les idées qu’il se met en position afin que celles-ci viennent à lui. Et une fois qu’une idée s’impose avec clarté, elle devient logique – qu’importe la nature du sens. L’artiste est ici un réceptacle, une sagesse ouverte aux moindres frémissements du monde, un intuitif qui sait toujours quand l’idée est bonne.

L’Espace du rêve, qualité principale de l’ouvrage, corrobore et développe différentes caractéristiques propres à Lynch. Sa personnalité, mélange d’intégrité et d’ondes positives, se décline en nombreuses facettes. En voici quelques-unes :

L’artiste complet : Lynch ne conçoit ses journées qu’en fonction de son art. Une position privilégiée (la liberté de créer, ne rien devoir à personne) qu’il caressait au moment de peindre ses premières toiles vers l’âge de dix-sept ans. Sa renommée lui permit d’accéder à ce statut : organiser son existence en fonction de l’impulsion créative (construire un meuble, enregistrer une chanson, visualiser un rêve…). Chez Lynch, la vie familiale passe même au second plan, d’où des ruptures parfois douloureuses. L’art, pour lui, est un moteur essentiel afin de comprendre le sens de la vie. Ou de s’en approcher. Donc le propager.

Le philosophe : « Avec l’échec de Dune, j’ai rendu l’âme deux fois. La première, parce que je n’aimais pas le résultat, la seconde, quand le film a fait un flop. Avec Fire Walk with Me, je n’ai été abattu qu’une fois. Ce n’était pas si mal. Vous n’aimez pas mon film ? Tant pis, moi il me plaît. Et vous ne pouvez pas m’atteindre. Enfin si, un peu, mais je reste satisfait de mon travail », écrit Lynch à propos de l’accueil houleux réservé aux « derniers jours de Laura Palmer ».

En effet, la réception de l’œuvre lynchienne par public et critique se fit souvent en décalage : Blue Velvet créa le scandale (jusqu’à l’étiquette « pornographique »), Sailor et Lula se vit taxé d’autoparodie, et Fire Walk with Me fut massacré à Cannes – le film est aujourd’hui largement réhabilité et figure parmi les dix plus beaux films de la décennie 90, tout comme Mulholland Drive est souvent qualifié comme étant le chef-d’œuvre des années 2000/2010, et Twin Peaks : The Return comme la plus belle proposition cinématographique 2010/2020.

Le cinéaste préféré des acteurs : De Laura Dern à Robert Forster, de Kyle MacLachlan à Naomi Watts, en passant par Bill Pullman, Willem Dafoe ou Sissy Spacek, Lynch, de l’avis de tous, est un amour de cinéaste. Instaurant une ambiance familiale, jamais dans la négativité, d’une douceur exemplaire, Lynch est capable de fluidifier un acteur rien qu’en bougeant ses mains durant trois minutes silencieuses. Exemple flagrant du talent que possède Lynch dans la direction d’acteurs : les deux scènes de Mulholland Drive durant lesquelles Naomi Watts prononce le même dialogue, mais dans des interprétations différentes.

L’homme intègre : Après le triomphe d’Elephant Man et huit nominations aux Oscars, Lynch aurait facilement pu se fondre dans le business hollywoodien. Pour trois millions de dollars, George Lucas lui offrit Le Retour du Jedi (troisième volet de la série Star Wars), mais Lynch ne le sentait pas, ce n’était pas son truc. En revanche, le bouquin de Frank Herbert, Dune, avec ses mondes industriels et son « dormeur qui doit se réveiller », semblait tout indiqué pour lui. Détruit au montage par Dino de Laurentiis (la version Lynch durait… cinq heures !), le film échappa au perfectionnisme de son créateur. Il en tira une leçon : toujours conserver le final cut. Les Lynch suivants ne dérogeront jamais à cette règle. Quitte à s’éloigner d’Hollywood.

Et Dune, alors ? Cette épopée manque de rythme (2h17 contre les cinq heures tournées par Lynch), les effets visuels sont ratés (facile d’imaginer un De Laurentiis cherchant à réduire le budget), le cinéaste n’est guère à son aise dans les séquences d’action. Pourtant : le résultat ressemble toujours, en 2018, à l’un des rares exemples de film de science-fiction pour adultes – l’anti Star Wars, donc. Complexe, hypnotique, parfois sublime (toutes les séquences sur la planète des Harkonnens), Dune est un brouillon de grand film.

L’homme qui médite : L’Espace du rêve est « dédié à sa Sainteté Maharashi Mahesh Yogi et à la grande famille humaine ». L’ouvrage se conclue par ces mots écrits en majuscules par Lynch :

QUE TOUS LES ÊTRES HUMAINS TROUVENT LA JOIE

QUE TOUS LES ÊTRES HUMAINS

SOIENT DE BONNE SANTÉ

QUE LES AUSPICES SOIENT FAVORABLES A TOUS

QUE LA SOUFFRANCE DISPARAISSE

DE LA SURFACE DE LA TERRE

Lynch est un humaniste en osmose avec le corps et la nature, et il cherche à promulguer ce bien-être. D’où la création à but non lucratif en 2005 de la Fondation David Lynch pour une Éducation fondée sur la Conscience et la Paix mondiale. Naïveté ? Non : foi en l’être humain – ce qui peut sembler paradoxal face à l’extrême noirceur de certains films de Lynch.

L’homme qui prend son temps : Lorsque la chaîne câblée Showtime entreprit de financer la troisième saison de Twin Peaks, les négociations furent longues et compliquées entre Lynch et les représentants de cette filiale de CBS Corporation. Non pas car le cinéaste exigeait un meilleur salaire (comme cela fut dit), mais, banalement, car il jugeait la somme financière proposée par Showtime insuffisante afin de convenablement filmer son idée « d’un film de 18 heures ». Lynch menaçant de quitter l’entreprise, Showtime se ravisa (consciente que Twin Peaks sans Lynch ne mènerait à rien) et lui offrit le budget souhaité. Ce qui n’empêcha guère Lynch, malgré un planning très serré, de filmer en lenteur, comme un long puzzle à mettre en place. Loin de l’industrie et de ses attentes.

Twin Peaks : The Return est probablement le chef-d’œuvre absolu de Lynch. Comme si la possibilité de filmer un long métrage de 18 heures lui permettait de développer l’idée centrale d’INLAND EMPIRE (un film sans fin), de faire s’entrecroiser toutes les palettes de sa personnalité (Twin Peaks S3 est, paradoxalement, le plus sombre des films vus depuis dix ans, mais aussi le plus drôle, le plus loufoque et revigorant), d’utiliser le système financier des conglomérats pour s’offrir l’apothéose de sa carrière. Lynch a profité de la renommée Twin Peaks pour tourner un film définitif qui condense toutes ses idées laissées en jachère, un film qui résume puis développe son œuvre jusqu’à tendre vers rien moins qu’une vision du Septième Art et de son impossibilité à dorénavant offrir toute l’attitude à un geste aussi fou que celui-ci. Twin Peaks : The Return : certainement la dernière fois que l’industrie accorde à un créateur le droit de matérialiser une vision aussi barrée. Le chef-d’œuvre lynchien est aussi la dernière marche d’un rêve.

L’homme mystère : Le Robert Blake de Lost Highway, qui s’introduit dans la maison de Bill Pullman sans y être, c’est Lynch. Un être qui navigue entre plusieurs dimensions, et qui en perçoit toutes les beautés et noirceurs, toutes les possibilités, tous les changements temporels. David Lynch détient le sens de la vie. Mais il ne faut pas le lui demander, plutôt le découvrir par soi-même. Cette filmographie en propose l’entrée principale.


© Jean Thooris


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