Mes disques cultes – Depeche Mode – Black Celebration.

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Juillet 86.

Quelque part dans Paris.

On ne me traite pas encore de connard de bobo parisien mais ça viendra. Peu importe, rien ne compte de toute façon.

Je suis amoureux. Fou. La première fois. La dernière surement. Je ne vivrai pas assez vieux pour revivre tout cela une fois encore. Tout semble tellement fort, vivant, possible. Tout est tellement fort, vivant, réel. Dans la pénombre filtrée de cet appartement squatté depuis quelques mois, se prélassent des draps défaits sur un matelas posé à même le parquet, des paquets de clopes éventrés, une bouteille de Gordon déjà vide, un magnétophone auto-reverse et deux corps froissés. Derrière les volets clos qui abritent nos amours encore secrètes, des rendez-vous volés, l’insouciance électrique d’un adolescent découvrant la liberté, la beauté lumineuse d’une femme fatale. Quelques boitiers de K7, un Bic, la carte d’une pizzéria de quartier, une boite d’allumettes, un tas de fringues, un flacon de Pour Un Homme de Caron. Le dernier album de Depeche Mode. Black Celebration tourne en boucle. Il est la bande son torride de ces semaines volées à la laideur et à la dégueulasserie d’un monde déjà salement décomposé. Mais sourds aux funestes augures, les amants s’aiment.

Tout est déjà là dans l’air, dès les prémices. Ce train raté, ce déjeuner volé Chez Sonia, cette balade coupable au milieu des enfants bien élevés du Parc Monceau, ce Barry Lyndon partagé dans une salle vide des Champs, cette première nuit blanche à faire semblant, à tergiverser, l’air de rien, à résister avant de mieux sombrer. Seul face à son immense beauté je me sens invincible. Black Celebration est mon hymne. Il épouse mes multiples humeurs, les inquiétudes comme les certitudes. La peur de ne pas savoir faire. L’excitation de l’interdit. La tristesse de l’infidélité annoncée. La douceur vénéneuse de la mélancolie. Je suis amoureux. Fou. La première fois. La dernière surement. Dès les premiers instants la certitude de la perte à venir toise l’assurance insolente des amants seuls au monde.

Et Black Celebration donc, en boucle. Album, glacialement brûlant, sombrement sensuel, mélange incroyable de soie et de métal, de mort et d’amour, de caresses et de coups de griffes, de murmures et de spasmes. Dans mon panthéon, pas un seul disque ne lui arrive à la cheville quand il s’agit de narrer ces semaines éternelles. Grand huit charnel, il accompagne la fusion des corps, les pauses essoufflées, les gestes étouffés, les fantasmes inavoués. Roller coaster émotionnel, il devance les discussions enflammées, les regards remplis de promesses, les doutes rentrés, les questions sans réponse.

L’été avance à son rythme, avec sa cohorte de verres en terrasse, de soirées sans fin, de rires fraternels, de virées en R5 sur les quais juste pour le plaisir de rouler la nuit dans un Paris vidé de ses habitants et de fumer dans le souffle chaud qui s’engouffre dans l’habitacle. Les morceaux de ce disque intense défilent avec une implacable régularité. Mécanique bien huilée, puissante.

Black Celebration, spectral, mystique, envoutant. Fly on the Windscreen, hypnotique. A Question of Lust, érotique, fragile et bouleversant. Sometimes, It Doesn’t Matter Two, oasis à la fraicheur toxique, pauses presque suffocantes. A Question of Time, derviche fraiseur-tourneur sous speed. Stripped, urbain, charnel, étouffant, morceau qui encore aujourd’hui me laisse à chaque fois sidéré lorsqu’arrive son terme. Une dernière partie d’album satellisée quelque part dans l’imaginaire torturé d’un Martin Gore à l’écriture en lévitation. Chantant d’ailleurs plus que jamais (4 fois si ma mémoire est bonne) sur ce disque, il donne une fière réplique à un Dave Gahan grave à souhait. Écriture, arrangements, interprétation, samples je prends tout, nous prenons tout, goulument, nous y plongeons, nous nous y abandonnons cœurs et âmes. En chœur et en corps. Encore et encore. En parfaite harmonie avec notre respiration incertaine, le souffle du lecteur de K7 plutôt bas de gamme apporte une touche d’étrangeté à ce monument de noire sensualité. Une dose d’irréalité. Peut-être après tout n’était-ce qu’un rêve.

J’ai finalement vécu un peu plus vieux que prévu. Je n’ai pas acheté la réédition. Je porte toujours Pour Un Homme. 

J’écoute encore parfois cette K7 désormais en phase terminale.

Je suis pourtant si peu nostalgique.

Au souffle de la bande est venu s’ajouter un cliquetis inquiétant. Comme le bruit d’une machine tentant d’exister au milieu des derniers vestiges organiques d’un amour halluciné mais déchu.

De là où je la vois, elle semble ne se souvenir de rien. C’est impossible bien sûr.

Les conséquences de mes choix.

My weaknesses
You know each and every one (it frightens me)
But I need to drink more than you seem to think
Before I’m anyone’s
And you know…


© Matthieu Dufour


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