Le dernier rêve de Stanley Kubrick. Enquête sur Eyes Wide Shut – Axel Cadieux

 

Eyes Wide Shut - capture d'écran


Rares furent les films aussi attendus et fantasmés que Eyes Wide Shut. De mémoire cinéphile, je n’ai pas souvenir d’une telle excitation envers la proposition d’un metteur en scène. Et depuis, hormis Twin Peaks The Return, rien, nada… Ajoutons à cela l’inattendu décès de Stanley Kubrick lors du montage final, et la crainte de ne pouvoir découvrir une œuvre parfaitement achevée : avant même sa sortie, en 99, Eyes Wide Shut rejoignait déjà la mythologie des films-monstres.

Au moment de sa première vision (parmi les futures trente ou quarante), l’ultime Kubrick méritait nos élans frénétiques. S’extrayant, inversement à Shining ou Full Metal Jacket, du « cinéma de genre », EWS déroulait un fil narratif concret, simple à visualiser, mais qui transformait les fantasmes adultérins en odyssée complexe, en un très étrange voyage vers des réminiscences du Magicien d’Oz. Ultime chef-d’œuvre de la décennie 90. Dernier grand film hollywoodien qui incorporait le spectateur dans les dédales d’une architecture qui échappe à la raison.

Comme Shining, EWS devint le Kubrick le plus analysé. On ne compte plus aujourd’hui les théories autour du film. Elles sont légions, parfois intéressantes, mais ne pourront clarifier le cosmos mis en scène par Stanley. Un film sans fin ni arrimage, tels 2001 et Shining.

Le magnifique et sans doute décisif ouvrage que consacre Axel Cadieux au « dernier rêve de Stanley Kubrick », force principale, ne cherche jamais à regrouper les analyses et à les commenter. Il s’agit inversement d’arpenter les secrets d’un long tournage, de comprendre le perfectionnisme kubrickien, d’interpréter le film selon des étapes purement techniques (écriture, tournage, montage).

De nombreux témoignages aident l’écrivain à poursuivre les pistes d’une œuvre totalement cohérente (tout se voit à l’écran) mais d’un génie tel que chaque indice n’est qu’ouvertures et possibilités. Leon Vitali ou Todd Field, entre autres, explicitent certains recoins d’EWS : pourquoi, par exemple, Kubrick, lors de l’arrivée en taxi de Bill aux portes du manoir, souhaitait que des arbres soient présents à l’écran ? (Il lui fallait une couleur verte, pour rejoindre l’orange et le bleu déjà dans le cadre, autrement-dit l’impression d’un arc-en-ciel).

Le livre de Cadieux s’affirme ainsi dès son intitulé : une enquête, et non un bouquin théorique. Pénétrer à l’intérieur des rouages du film le plus mystérieux des vingt dernières années, chercher à comprendre les stratégies Kubrick, découvrir également son rapport aux acteurs (particulièrement à Tom Cruise)…

Axel Cadieux est un écrivain qui veut décortiquer la psychologie des cinéastes sur lesquels il consacre des ouvrages. Il s’intéresse surtout aux auteurs mentaux et labyrinthiques, aux visionnaires qui camouflent l’intellect derrière l’apparence d’une simplicité hyper technique. Déjà auteur de livres (sublimes) sur Michael Mann et Twin Peaks, également « dirigeant » sur l’ouvrage collectif Paul Verhoeven, Total Spectacle édité par Playlist Society, Cadieux, ce n’est pas rien, vient d’ajouter une pierre importante à l’édifice kubrickien – après Ciment, Vachaud ou Roux, en France.

Le Dernier rêve de Stanley Kubrick n’est donc pas seulement un livre primordial pour toutes les générations kubrickiennes, mais aussi, et peut-être surtout, la confirmation d’un critique analyste parmi les meilleurs de l’époque. De notre génération.


© Jean Thooris


 

Le dernier rêve de Stanley Kubrick. Enquête sur Eyes Wide Shut (Capricci)

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