Centredumonde – Tigre, avec états d’âme – Titre par titre.

En raison d’un conflit d’intérêts qui pourrait nuire à sa street-credibility, Matthieu ne saurait chroniquer Tigre, avec états d’âme : la photographie sur la pochette – ma bouille flétrie en gros plan – est son œuvre. Il m’a donc demandé de commenter à sa place les dix chansons de ce nouvel album crépusculaire de Centredumonde, le prince de la dark-pop, alias « J’étale mes névroses sur la place publique », aussi vais-je tenter satisfaire la curiosité du lecteur égaré en mal de mélancolie : lançons-nous dans un exercice taillé sur mesure pour mon ego détraqué !


© Joseph Bertrand


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Photo © Matthieu Dufour – Artwork ©  Gildas Secrétin


Aussi lent que le Mexique


La chanson inaugurale de l’album a une trajectoire compliquée. Une première mouture de ce morceau a été enregistrée en 2008, alors que je sortais de quatre années de silence radio dues à des acouphènes (qui empirent avec le temps mais j’ai choisi de m’en foutre), tout était bancal et mal fichu et frustrant. The Callstore, qui est par ailleurs mon frère cadet, s’est proposé en 2016 de la remettre d’aplomb, il a ajouté des arrangements, j’ai retravaillé le texte et réenregistré le chant, et le titre est finalement sorti en 2018 sur la compilation cassette Gang !, éditée par le label l’Église de la Petite Folie, avec qui je collabore depuis 2015. Il faut savoir que ce morceau ne devait pas figurer sur Tigre, avec états d’âme mais le label a insisté, quelques jours avant la fin de l’enregistrement de l’album, pour l’y inclure, je n’étais pas très chaud, la texture sonore était vraiment différente des autres chansons et ça cassait le tracklisting du disque, qui de toutes façons est pour moi complètement raté : en fin d’enregistrement je n’avais plus les idées claires, j’étais épuisé, et certains de mes choix s’en ressentent. Et donc, ne sachant où caler Aussi lent que le Mexique, nous l’avons mise en ouverture de l’album. Cela étant, j’aime ce morceau, le texte fait référence à beaucoup de choses ; Le cauchemar climatisé de Henry Miller, la chanson Buenos Tardes Amigo de Ween, la lâcheté des hommes politiques, le chaos engendré par l’amour et les westerns lyriques. La vidéo réalisée par Antoine Quevarec reflète à merveille cette atmosphère déliquescente et The Callstore a su rendre compactes mes intentions originelles.


Saint-Sébastien-sur-Loire


La question peut se poser mais non, je n’ai jamais vu dans le ciel un nuage qui ressemble à ma bite. Je voulais simplement ajouter un trait d’humour décalé dans une chanson de facture classique, qui évoque l’échec des sentiments et les bilans que l’on peut établir une fois le ressentiment passé. J’ai composé ce titre sur un vieux piano déglingué dans la maison d’une ex-girlfriend, qui m’accueillait après un week-end passé à Brest, et nous avons réellement passé l’après-midi à siroter du vin dans son jardin, à Saint-Sébastien-sur-Loire. Quand je lui ai fait écouter le morceau, elle m’a dit « Hey tu vas me faire passer pour une obsédée !!! ». J’avais déjà écrit pour elle, une chanson de l’album Le Renégat – réédité en 2016 – qui s’appelle Dans la cage de tes beaux yeux chronophages, et qui est paru sur une compilation de Magic en 2012. En général quand j’écris je mets ma vie en scène et forcément j’y inclus un bout de la vie des autres. Saint-Sébastien-sur-Loire devait clore l’album, mais le tracklisting ayant été bouleversé, je me suis dit qu’elle ferait une bonne respiration après Aussi lent que le Mexique. Frédéric Wirtz a mis au propre la partie de piano, j’adore la progression de son arrangement, c’est très dynamique et correspond à cette envie de chanson de comédie musicale que j’avais en tête (je déteste les comédies musicales mais ça me démangeait de m’aventurer dans ce registre – fuck you Ryan Gosling, fuck you Emma Stone).


Les animaux empaillés dans ton regard


Le troisième titre – qui devait ouvrir l’album – est également une chanson courte, composée en 2015 et que je n’avais jamais su matérialiser, faute de moyens et de technicité. L’arrivée de Sébastien Louchet au sein du groupe a été salutaire, nous allions pouvoir donner plus de corps à certaines idées restées en jachère. Il a pris en main l’enregistrement et le mixage du disque, un an et demi de travail dans son salon, le soir, après les journées de bureau, on a avancé en tâtonnant beaucoup et c’est seulement vers la fin que nous avons réussi à mettre en place la bonne méthode de travail. La batterie de Marc Le Guillou, avec qui j’avais réalisé l’album Rêvons plus sombre, claque à mort et introduit parfaitement la fin du morceau, qui est un peu garage, petit clin d’œil aux Black Angels et autres Warlocks. J’adore le rock garage planant, d’ailleurs, une musique pas forcément originale, assez codifiée, mais vecteur de sensations fortes. Les animaux empaillés dans le regard de l’autre, c’est quand l’autre vous regarde comme si vous étiez mort dans son cœur. L’autre est là et déjà ailleurs – j’essaye en général de me barrer avant qu’on ne cesse de m’aimer. Ceci dit, être aimé a peu d’intérêt, je préfère de loin aimer, et quand l’amour me manque, c’est surtout le manque d’aimer. J’aimerais aimer, en somme. Malheureusement ça arrive rarement, ou seulement quand je suis bourré. Par chance, je suis bourré souvent.


On ne vieillira pas ensemble


Chanson composée en cinq minutes après une journée de travail passée à Bercy, au Ministère des Finances. Je prévoyais de me pencher sur une autre chanson en cours et jamais terminée, j’ai pris ma guitare, j’ai joué un accord de si mineur, j’ai eu la flemme de jouer autre chose que cet accord-là, qui me parlait, et le morceau est venu d’un coup, comme ça, faisant suite à une réflexion que je m’étais faite en me réveillant un matin, quelques semaines plus tôt, dans le lit d’une fille adorable, je la regardais dormir et je me suis dit que c’était triste, que ça n’irait pas plus loin entre nous. On ne vieillira pas ensemble introduit le chant d’Agnès Claverie, que je ne connais pas (il s’agit d’une amie de Sébastien, elle est comédienne). Je n’ai pas assisté aux séances d’enregistrement de sa voix et je n’ai jamais eu de retour concernant les chansons auxquelles elle a participé, je crois comprendre que Centredumonde n’est pas trop son truc. C’est le truc de pas grand monde, d’ailleurs, mais j’ai l’habitude, je porte ce projet depuis 1997 et même dans mon entourage proche j’ai peu d’échos : on peut être ami avec moi sans aimer ma musique, ça ne me dérange pas du tout, l’inverse serait pénible je pense. Je ne suis pas que ce que je chante (mais tout ce que je chante est moi).


Noyade caractéristique


Ce titre, entre cold et dance-music minimaliste, était initialement prévu pour les faces B et en raison du bouleversement du tracklisting, il a été intégré au dernier moment, sans retouches. J’aurais aimé prendre le temps de développer certaines idées mais le rock, après tout, c’est aussi la spontanéité et l’absence de réflexion. En tant que musicien je m’efforce de rester dans l’instinct, et donc d’accepter l’imperfection. La chanson évoque un récital de piano donné par Guillaume Coppola au théâtre de Verdun, où j’ai résidé quelques mois à l’issue d’un naufrage personnel et professionnel. J’étais d’ailleurs accompagné de la fille de Saint-Sébastien-sur-Loire. Coppola, fin interprète, avait joué quelques pièces de Granados, compositeur espagnol phobique de l’eau et mort noyé en tentant de sauver son épouse, et dont le fils aîné est devenu par la suite champion de natation ; résilience admirable.


La perspective Mouchez


Morceau composé en 2015 dans la cuisine d’un appartement que j’occupais près du parc Montsouris. Je sirote des bières, je joue de la guitare, je ne suis pas inspiré, je regarde par la fenêtre et je décris ce que je vois puis extrapole le reste. A Paris, la rue de l’Amiral Mouchez est longue et laide, une plaie visuelle. La chanson devait figurer sur Rêvons plus sombre mais par manque de temps je n’ai su correctement l’enregistrer, bien m’en a pris parce que Sébastien lui a donné une ampleur impressionnante, on est carrément dans de la synth-dream-pop planante avec des guitares early 80’s, le résultat dépasse de loin mes maquettes de base. Texte cru et naturaliste, portrait de moi en alcoolo frustré.


Bristol


Titre sorti en 2016 sur le EP cassette Rêvons plus sombre. Je dis souvent que je n’écoute pas de musique moderne, parce que ça ne m’intéresse pas, et c’est en grande partie vrai, mais je crois que c’est aussi parce que j’ai peur d’être jaloux ou complexé par certains morceaux, et The Past is a grotesque animal de Of Montreal (groupe que par ailleurs je n’aime pas), en fait partie. Kevin a perdu sa nana et se lamente en chanson et elle revient. Bon, moi, la pertinence de remettre le couvert, je suis sceptique. D’autant plus que Kevin est musicien et que les filles, quand elles sortent avec des musiciens (le musicien serait attirant, mouais…), c’est toujours pour les mauvaises raisons. Elles aiment les chevaux sauvages mais c’est pour au final les atteler à une charrette et parcourir la campagne à deux à l’heure en commentant les attelages des autres, puis se mettre à rêver, en soupirant, de chevaux sauvages. J’ai donc voulu faire ma version à moi de ce que peut être une mélopée répétitive quasi-krautrock de plus de huit minutes, et j’en suis très content. Peut-être le morceau le plus long à mettre en place, j’aimerais en tous cas pouvoir un jour la jouer sur scène avec un bon gros son qui bastonne.


Perdita


Une de mes chansons préférées et comme un idiot je l’ai mise à la fin de l’album, par peur de plaire à un auditeur inculte qui m’assimilerait au nouveau Louise Attaque. Je n’ai pas peur des chansons frontales, simples, un peu putassières, parce que je sais les détourner, y inclure un peu de moisi et de souffrance, mais je veux éviter les ambiguïtés : non merci, pas de phantasmes de concerts à Châlons-en-Champagne en première partie d’un demeuré tatoué gominé piercé de la téléréalité ! Perdita est née en rêve, à l’époque où je lisais Les Sables de la Mer de John Cowper Powys. Il y a dans ce grand roman une pléiade de personnages, dont cette petite Perdita un peu perdue qui disparaît en plein cœur de l’intrigue, sans que l’on sache pourquoi, et alors ça devient lancinant, on tourne les pages en se demandant où elle est passée, et la question me taraudait et une nuit en rêve elle m’est apparue au bord d’une falaise et elle chantait, au petit matin je n’avais plus qu’à retranscrire la mélodie. Initialement c’était Perdita qui attendait le retour de son mec, et donc Agnès aurait chanté seule, et puis je me suis dit que ça ne collait pas, que j’avais envie la chanter, cette chanson, alors autant que ce soit moi qui attende ma Perdita, et tant pis pour ma virilité. J’ai déjà chanté d’un point de vue féminin (Femme de militaire et The Chappaquiddick Incident sur l’album précédent), je trouve que c’est un exercice intéressant, ça renverse les points de vue et l’écoute que l’on a d’une chanson. Je me demande d’ailleurs souvent à quoi je ressemblerais si j’étais une fille. Serais-je belle ? Vorace ? Désirée ? Serais-je moi ? Dans la rue, il m’arrive de regarder une fille, non pas pour la reluquer (je désire rarement et les filles peu vêtues me mettent mal à l’aise – oui, la pudeur est à double tranchant) mais parce que je l’envie de porter certains vêtements qui me plaisent, la coupe est jolie, le tissu a l’air doux, etc. Moi j’ai l’impression que mon registre en termes d’apparence est plutôt réduit. J’aimerais pouvoir porter des robes en été quand on crève de chaud.



A tes yeux endormis


Les couplets font quinze temps et non seize, ça ne s’entend pas, c’est ma grande fierté en matière de composition ! A tes yeux endormis est parente de Perdita, Agnès et moi chantons en chœur des mots mis dans la bouche d’une femme, sur fond de ballade moyenâgeuse. Titre épuré par manque de temps mais ça fonctionne très bien et illustre à merveille un de mes préceptes favoris : less is more. Pour le prochain album je vais tenter de gagner en musicalité, par l’injection de silences. Il est déjà écrit et je m’y attelle dans les jours à venir, afin de clore la « Trilogie triste » de Centredumonde.


A la mesure du vent


Titre entièrement écrit et produit par The Callstore, je n’ai eu qu’à poser mon chant, ce qui est très confortable. J’aime bien suivre les pas des autres que moi. D’ailleurs, Centredumonde, ça n’intéresse pas grand monde alors j’envisage de m’ouvrir aux autres et me lancer dans une carrière de mercenaire musical : avis à ceux qui veulent bénéficier de ma fameuse touche mélancolique ! Je sais jouer de la guitare désaccordée, du clavier à deux doigts et je suis le roi des chœurs imprécis, ce dont profite déjà pleinement mon compagnon d’infortune, le trop peu écouté Garden With Lips. Mon insuccès, j’en ris, mais pas jaune, je me dis juste que soit je suis mauvais, soit je suis incompris. Ou les deux à la fois, peu importe.