Centredumonde – Interview.



Matthieu D.

Tu sais que je suis submergé de demandes de chroniques et que ma mélancolie poisseuse ne me permet pas d’y répondre, alors pourquoi devrais-je évoquer une énième production de Centredumonde, ce projet musical que tu traînes comme un boulet au pied depuis plus de vingt ans et qui n’intéresse que les névrosés de la pop de chambre ? Tu proposes quoi d’excitant ? En quoi Bye-bye les vagues devrait-il susciter mon intérêt ?

Joseph B.

Un pack de bières et une pizza surgelée contre une chronique, ça irait ? J’ai aussi dans mes contacts le 06 de Virginie Efira… Je sais bien qu’une chronique ne changerait rien à la destinée foireuse de Centredumonde mais on pourrait se marrer un peu et casser le mur entre chroniqueurs et chroniqués, tout en se posant la question de savoir si une chronique a de la valeur en matière d’honnêteté et d’objectivité. Pour moi c’est simple, un chroniqueur musical se chronique d’abord lui-même et parle éventuellement de la musique qu’il chronique. Je ne sais pas si tu as lu Nick Kent mais ce type est infect et ne parle que de lui. Moi et ma baston avec Sid Vicious, etc. Moi et moi et moi, et si mon ego laisse un peu de place, je vais parler de l’autre. L’altérité, c’est un truc que les gens ne maîtrisent pas. Je le subis au quotidien depuis l’enfance, tout le monde a un truc à dire et à démontrer mais personne n’écoute personne, et donc personne ne progresse. L’humanité est foutue, à cause de nos cerveaux rétrécis et de nos egos atrophiés, c’est triste. Bye-bye les vagues, franchement, on s’en fout, c’est une pierre sur une autre pierre, qui s’ajoute à d’autres pierres que j’empile depuis plus de vingt ans, ça s’écroule ou pas, ça n’abrite pas du vent, ça ne protège pas de la pluie, il ne s’agit que d’un mausolée intérieur de sensations que je cherche à fixer. J’aimerais être plus productif, je brûle d’idées et de musique, le temps manque.

Matthieu D.

C’est intense, ce que tu dis, mais ça sonne creux, il ne s’agit que de pop, de chansons à trois accords, d’immédiateté, de soulagement émotionnel, tu penses vraiment que ta musique peut toucher quelqu’un ?

Joseph B.

Il suffit de voir mes followers sur Facebook: on est une bande de vieux paumés sincères et névrosés. Ma musique ne s’adresse pas aux personnes en bonne santé, c’est clair. Récemment j’ai passé le lien de The Sweet Kiss, qui est quand même mainstream, à une jeune nana de mon boulot, qui m’a dit qu’elle l’avait écouté en faisant le ménage et que le son était « écoutable ». J’en suis là : musique miroir. Je voudrais mettre un paquet de bonnes meufs dans mon lit grâce à Centredumonde mais je me retrouve invariablement, et depuis toujours seul, avec moi et mes avatars, une bande de vieux mecs tristes. Voilà à qui mes chansons parlent. Je voudrais m’adresser à la petite culotte des filles et c’est leurs darons qui me kiffent, pas de bol. Pourtant, je fais un sacré effort sur les textes, je m’assure que ce soit lettré et sensé, que ça parle à l’esprit, mais bon, on est en 2021, je ferais mieux de me tatouer le cul et piercer le nez.

Matthieu D.

Deux EP autoproduits et balancés directement sur Bandcamp sans promotion, ça ne te fait pas bizarre après cinq années sur un label ? A mon sens, c’est un déclassement, tu le vis comment ?

Joseph B.

Je comptais postuler chez Monopsone, mais le label a fermé et aucun autre ne me fait envie. Quand j’étais jeune, j’envoyais mes démos à Universal et BMG, j’avais tapissé un mur entier de lettres de refus. Des lettres types qui devenaient drôles à force d’être systématiques. Ne pas être sur un label ne change rien à l’absence d’audience. J’ai eu trois labels : Les Tartines, Acetone et l’Eglise de la Petite Folie. Les relations étaient chouettes, parfois fusionnelles.  J’apportais les morceaux produits, les labels n’intervenaient que pour la promotion. En gros, l’effort en amont, la production des chansons, c’était pour ma pomme, et ça ne leur coûtait rien. Donc pour moi l’effort est le même, et le résultat idem. J’ai aimé sortir des disques, évidemment, mais je ne pense pas être capable de travailler sur des longs formats : un EP, on peut y glisser de vieilles chansons, des brouillons et des reprises, c’est ultra confortable.

Matthieu D.

Je suis certain que durant cet échange, tu bois. Tu bois tout le temps ?

Joseph B.

Je viens de m’avaler une bouteille de Pouilly Fumé et là je passe aux bières, j’essaie de rester compréhensible. Mais non je ne bois pas tout le temps ! Rares sont ceux qui m’ont vu sobre, mais rares sont ceux qui me voient saoul. Je m’ouvre une bouteille après une journée de bureau, et j’écris. J’ai des tas de projets, que je mène de front, c’est le bordel, peut-être qu’un jour tout aboutira, et tout dira de moi : ce type sans existence a existé.

Matthieu D.

Encore une reprise sur ton nouvel EP, cette fois c’est Eurythmics, pourquoi ?

Joseph B.

Simple, basique. Un trajet en voiture en 2013, vers la dune du Pila, avec une fille dont j’étais dingue mais je savais que ça ne collerait pas et j’étais déjà nostalgique de notre histoire avant même qu’elle ne soit terminée, et ce morceau passait à la radio, et tout me paraissait lumineux – l’amour n’est pas un miracle, ce n’est qu’un concept, une idéologie, une fiction. Elle était si belle en maillot de bain au bord de l’eau et moi je voyais à travers son corps, à travers mes sentiments, à travers la lumière déclinante d’un été plutôt merdique. La prochaine reprise, c’est toi qui la choisis, mec !

Matthieu D.

J’ai perdu mon pucelage sur Ice Ice Baby alors je te lance le défi, ce sera du Vanilla Ice !

Joseph B.

Impec, et une fois encore c’est moi qui me farcira la chronique bidon sur ton blog, je fais les questions (je me fais passer pour une version de toi) et les réponses (je suis une version de moi), c’est très borgésien, ça me plaît, mais quand même, tu ne peux pas te défausser dès qu’il s’agit de chroniquer Centredumonde. Un peu de pitié pour lui, please !

Matthieu D.

Je vois de quoi tu parles mais je ne suis pas certain de comprendre, tu sous-entends que tu es moi ? Tu sais que c’est inquiétant ? J’avais préparé des questions que tu es incapable de deviner. Mais bon, on s’en fout. Je ne les pose pas. Nous sommes tous Joseph Bertrand, nous sommes tous à l’ouest et enthousiastes pour….

1. Les hot-dogs à la sauce western de chez Auchan.

2. Boire de l’alcool jusqu’à se pisser dessus.

3. Les défaites du PSG.

4. La mort de la mort.

5. Bye-bye les vagues.


Vraie-fausse interview écrite et composée par Joseph Bertrand aka Centredumonde.


Le dernier EP est à écouter ici : Bye-bye les vagues.