1982 : Café Flesh – Stephen Sayadian.

capture café flesh


Juillet 88. Le journal Starfix, pour son nᵒ 62, consacre un large dossier au cinéma X. Entre une longue interview de Tinto Brass, une avant-première de l’anime Legend of the Over-fiend et un sélectorama des moments cinématographiques les plus hot de la rédaction, un article s’intéresse à deux « classiques du cinéma fantastico-pornographique » : Café Flesh et Nightdreams. Christophe Gans, qui signe ce papier halluciné, allonge des comparatifs qui titillent notre imaginaire (« deux produits qui sont au hardcore ce que Eraserhead fut à l’industrie hollywoodienne »), il dégote des formules chocs pour l’époque (« de la baise underground ») et renseigne sur l’auteur caché derrière les pseudonymes de Rinse Dream et F.X. Pope : un certain Francis Delia, auteur de clips pour Wall of Voodoo et les Ramones, également concepteur des affiches de Pulsions et Fog. (Depuis, nous savons que le véritable auteur se nommait Stephen Sayadian, plus tard metteur en scène d’une aberration « traditionnelle » baptisée Dr. Caligari – confectionné avec ses deux principaux collaborateurs sur Café Flesh, le coscénariste Jerry Stahl et le compositeur Mitchell Froom.)

Pornos ou pas, il nous fallait absolument voir ces deux aberrations clitoridiennes. Acte d’autant plus simple qu’ils existaient en vidéo, chez Scherzo (dont les patrons, les frères Cohen, éditaient leurs productions sur les recommandations de… Gans). Encore mineur pour louer librement du porno dans les vidéoclubs de la ville, un ami plus âgé s’était chargé à ma place de débusquer les… « choses ». Vus à la suite lors d’un samedi soir forcément endiablé, Nightdreams et Café Flesh donnaient raison aux délires journalistiques de Gans : non seulement ces deux films étaient visuellement époustouflants, mais aussi, et surtout, incroyablement malsains, glauques, très très dark. Dans Nightdreams, l’actrice X Dorothy LeMay se fait auscultée les fantasmes par deux scientifiques en blouses blanches, intrigue prétexte à une suite de séquences assez déviantes (une braguette d’où sort un fœtus, une mise en live de l’affiche de Pulsions, un clown baiseur à la Tobe Hooper), jusqu’à une conclusion échappée de la Twilight Zone. De son côté, Café Flesh était, et reste encore, un authentique porno goth ou new wave, un peu comme si les deux shampouineuses de Human League pratiquaient la DP dans les clips de Steve Barron. Guère un hasard si depuis, Café Flesh est devenu le porno favori de toute une génération née à la fin des années 70 : le film de Sayadian était un peu le Billie Jean du cul.

L’argument de Café Flesh, aussi connu que génial, est un poème à lui seul : après une apocalypse, le monde est composé à 99 % de gens qui ne peuvent plus baiser sous crainte de souffrances physiques, et les 1% restants se donnent en représentation musicale (au Café Flesh, donc) afin d’éveiller les souvenirs libidineux des contaminés. Évidemment, Sayadian avait le sida en tête au moment de conceptualiser son film. Il est cependant intéressant de noter que Café Flesh fut tourné en 82, à une époque où l’industrie du porno, dans sa bulle protectrice, n’envisageait guère l’intrusion du GRID (premier nom du sida, encore associé à un cancer gay) au sein de sa communauté familiale – il ne fit apparition dans le porno américain qu’à partir de 84, à la stupeur de tous ceux qui pensaient que cette maladie provenait de la consommation de nitrate d’amyle. Prophétique, Café Flesh l’est peut-être moins pour sa prise en compte du sida que pour ce qu’il annonce du porno futur : la fin d’une période insouciante et libertaire incarnée par les actrices Sharon Mitchell, Veronica Hart ou Annie Sprinkle – en gros : the party’s over.

Beaucoup analysèrent la scène du Café Flesh telle une salle de cinéma X (spectateurs contemplant des copulations inaccessibles), mais le lieu peut également s’apparenter à ce que le porno sous VHS allait devenir avec l’accession au pouvoir de commerciaux peu soucieux de qualités artistiques (Marc Carriere et sa boite Vivid Video Exlusives, par exemple). Car dans le film de Sayadian, la baise est robotique, bureaucratique. Nous sommes loin du plaisir contagieux offert par Marilyn Chambers dans Derrière la porte verte, et même de la furie sexuelle d’une Traci Lords qui débutait sa carrière à peu près au moment où Café Flesh sortait en salle. Sayadian propose un paradoxe : l’un des pornos parmi les mieux mis en scène au monde détient des actes sexuels qui n’ont plus rien de la jovialité inhérente aux premiers 35mm. Changement d’époque : dans Derrière la porte verte, le spectacle aguichait tellement le public que celui-ci entamait une gigantesque partouze dans le théâtre (le film montrait, comme Café Flesh, un numéro hardcore pour clientèle précise) ; chez Sayadian, le public reste tétanisé, loqueteux, frustré de ne pouvoir agir à son tour.

Prophétique mais quand même réaliste : quand la belle Michelle Bauer (avant d’incarner les Scream Queens chez des tacherons Z à la Fred Olen Ray) monte sur la scène du café alors qu’on la croyait à tord « positive », révèle au public qu’elle entend dorénavant vivre ses fantasmes sous les sunlights, donc s’exhiber, c’est l’intrusion d’une jeune fille un peu complexée dans le milieu du porno : nul doute qu’à l’instar de Tricia Deveraux ou Shauna Grant, pornstars s’étant lancées dans le X afin de se rebeller contre leurs origines catholiques puritaines, la Michelle Bauer du Café Flesh, au fur et à mesure de ses prestations, va devenir une vedette et vivre le grand luxe… Sauf si la dope et le sida ne la rattrapent avant la retraite. Café Flesh : no future.


© Jean Thooris