Février 1995 : Oublie-moi – Noémie Lvovsky.

Oublie-moi - capture d'écran


Souvenir d’une époque au cours de laquelle le jeune cinéma français érigeait Eustache et Garrel en tant que figures tutélaires, inversement à la précédente génération (celle des Beauvois et Kahn) qui revendiquait l’héritage Pialat. Cas d’école, car n’appartenant à aucune hérédité mais s’immisçant à la façon d’un tuteur dans tout un pan du cinéma français d’antan : Arnaud Desplechin, qui, au moment du séminal La Sentinelle, expliquait aux Inrockuptibles (en 92) que « Garrel est quelqu’un qui sait filmer à l’intérieur de la tête des gens » mais que lui, Arnaud, ne peut le faire « qu’au sens propre, médical ». Époque où, justement, aux génériques de nombreux premiers ou seconds films français, il était assez fréquent, dans les remerciements, de croiser les noms de Desplechin, Bonitzer et Garrel. Époque où Laurence Ferreira-Barbosa, Noémie Lvovsky et Pascale Ferran tournaient des premiers longs assez emblématiques d’une génération un brin déphasée – que l’on étiquèterait, avec le recul, comme des films « de filles et de garçons » : un genre cinématographique par inadvertance que Desplechin, toujours lui, poussa jusqu’au bout du romanesque, de la psychanalyse et du condensé générationnel avec son chef-d’œuvre Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle).

Oublie-moi, premier film de Noémie Lvovsky après le très remarqué court-métrage Dis-moi oui, dis-moi non (avec déjà Emmanuelle Devos et Valeria Bruni Tedeschi), s’affirmait d’autant plus eustachien et garrelien que le cinéaste de La Maman et la putain y était explicitement cité lors d’une scène de lit à trois, et que Marc Cholodenko (coscénariste et dialoguiste pour Garrel depuis Les Baisers de secours) participait à l’écriture du film. Garrel lui-même, qui aimait beaucoup Oublie-moi, demandera ensuite à Lvovsky d’écrire les dialogues féminins de son film Le Cœur fantôme en 96.

Toutes ces références semblent dessiner un ancrage qui résisterait mal à l’épreuve du temps. D’autant que la référence eustachienne, au début des années 90, se voulait sèche, à vif, loin par exemple du traitement pop qu’en proposera ensuite Christophe Honoré avec Les Chansons d’amour. Malgré l’excellent souvenir d’Oublie-moi au moment de sa sortie en salle, et une couverture des Cahiers du cinéma, on craint de revoir le film et d’y humer un parfum d’époque, une « tendance française » probablement obsolète en 2020. Or non. À la relecture, Oublie-moi est une œuvre assez intemporelle, pas si eustachienne que cela, et certainement, à mon sens, le meilleur Noémie Lvovsky.

La première demi-heure est foudroyante : sans psychologie, sans explication, Lvovsky colle aux basques de Nathalie (Valeria Bruni Tedeschi, qui confirmait son talent après Les Gens normaux n’ont rien d’exceptionnel), un personnage borderline, à cheval entre l’hystérie et la névrose obsessionnelle, essentiellement filmée dans les couloirs du métro parisien, toujours en mouvement, incapable de se poser. La mise en scène va très vite, elle ne laisse jamais à Nathalie un droit de repos. C’est le sujet d’Oublie-moi : une fille de 26 ans qui harcèle en questionnements son amoureux (Emmanuel Salinger), son ex (Laurent Grévill), un possible soupirant (Philippe Torreton) et même le coup d’un soir dans les toilettes d’une salle de concert (Jacques Nolot) – en gros : qui suis-je pour toi ? Comment me vois-tu ? Pourquoi m’aimes-tu ou pourquoi m’abandonnes-tu ? Sauf que toutes les réponses offertes à Nathalie ne lui suffisent pas (également la plus élémentaire lorsque Grévill lui dit qu’il fut amoureux d’elle, qu’il s’est trompé, et c’est comme ça) : le personnage attend une explication impossible, elle fracasse des portes, se cogne la tête contre les murs tellement ce vide existentiel, qu’elle cherche à combler par la parole, est sans espoir, sans issu.

C’est sur cet aspect de la parole qu’Oublie-moi se détache de La Maman et la putain. Nathalie ne s’épuise jamais à déverser une logorrhée qui vampiriserait les trois hommes de sa vie, elle se perd à essayer de dire à quel point elle a besoin d’être rassurée, car elle tombe jusqu’à totalement s’extraire de la vie (et finir à la rue). Nathalie n’écoute pas le discours de ses mecs : la parole sincère d’autrui lui parait suspecte. Sa survie consiste à sans cesse tout remettre en cause, à rejeter le bien (l’amoureux) pour s’accrocher au passé (l’ex qui dorénavant ne veut plus lui parler), à hésiter quand il s’agit de finir au lit avec une personne qui l’attire (Torreton). Nathalie est une jeune femme proche d’Ethel dans La Femme publique de Zulawski : elle joue l’hystérique pour dominer son entourage, divulguer sa perdition sociale, et convaincre l’assistance de lui offrir une place dans le monde (en tant qu’actrice chez Zulawski, en tant qu’épouse et mère chez Lvovsky). Personnage aussi fascinant que crispant, antipathique que poignant, mais finalement proche du spectateur – grâce au jeu, très subtil, parfois complexe, de Valeria Bruni Tedeschi.

Le contexte social reste également très flou : les personnages vivent en colocation dans des studios, ils ne donnent guère l’impression d’exercer une activité précise (sauf Laurent Grévill, qui est médecin) ni même d’en chercher une. Ils se situent dans un intermédiaire, à l’image de Nathalie qui gravite constamment dans des lieux de transition (métro, escaliers, voitures). Un intermédiaire qui signifierait, du moins pour Nathalie, une incapacité à comprendre que sa jeunesse est derrière elle, et que refuser l’étape adulte la conduit à une haute solitude (sociale, amoureuse, amicale). À la fin, malgré une pirouette ambigüe, le personnage est cloitré dans une cabine téléphonique, s’échinant à composer le même numéro, insistant pour que l’interlocuteur accepte de lui parler. Nathalie et les autres.

Un film au demeurant peu aimable, loin des œuvres futures de Lvovsky (plus commerciales) – d’où à l’époque rejet critique de certains. Peu aimable ne veut pourtant pas dire antipathique : car le cœur d’Oublie-moi, l’objet de son incarnation et de son émotion, réside dans l’osmose entre une cinéaste et son actrice principale, dans cette forme de double qu’elles semblent projeter l’une sur l’autre devant et derrière la caméra. Valeria Bruni Tedeschi est tout autant metteur en scène d’Oublie-moi que Noémie Lvovsky (logique imparable : la seconde aidera au scénario de Il est plus facile pour un chameau…, premier film de la Tedeschi).


© Jean Thooris