Août 84 : Siège – Paul Donovan & Maura O’Connell.

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 En été, pourquoi ne pas revoir des séries B ? Par exemple Siège, film canadien du couple Paul Donovan et Maura O’Connell, auréolé du Grand Prix de la Critique lors du défunt Festival de Paris (en 83), sorti en catimini sur les écrans français en août 84, puis oublié… Jusqu’à sa redécouverte en 2019 lors de l’édition du festival lyonnais Hallucinations Collectives.

L’été cinématographique, en 1984, était déjà propice à un déferlement de séries B ou Z, bien que les studios américains, suite au triomphe surprise cette année-ci d’A La Poursuite du Diamant Vert, comprirent que les vacances au soleil rameutaient le public en salles (d’où invention du blockbuster estival). Pourtant, en 84, séries B ou Z estivales signifiaient découvrir rien moins que New York, deux heures du matin (Abel Ferrara), Looker (Michael Crichton), Xtro (Harry Davenport) ou donc Siège. Ce dernier titre, aujourd’hui totalement oublié, reçut l’adhésion de beaucoup. Dans Les Cahiers du cinéma d’octobre, Charles Tesson écrivait que « dans la cargaison des frissons de l’été, c’est le meilleur du lot (…) Un film rondement mené jusque dans son crescendo (…) Tout est bien placé, y compris le spectateur, calé dans son siège ».

Le film de Donovan et O’Connell ayant connu en France une carrière météorite (en 84, série B = bouche-trou), ce fut logiquement en vidéo que Siège trouva son (petit) public. Fortement influencé par Assaut et New York 1997 de Carpenter, jusqu’à reprendre les teintes bleutées de ce dernier titre, Siège s’accaparait le thème de la survie en lieu clos (ici, un groupuscule fasciste, belliqueux, expert dans le maniement des armes, qui s’attaque, lors d’une nuit où la police fait grève, à un couple retranché dans un appartement en compagnie de deux aveugles). Résultat probant, dans nos souvenirs : tension, mise en scène sobre, musique synthwave très… Carpenter (composée par les éphémères Drew King & Peter Jermyn), personnages touchants, astuces de scénario. Pas de quoi renouveler le genre de l’anticipation en territoire claustro (Assaut s’imposait déjà comme l’indépassable sommet) mais c’était largement suffisant pour marquer les esprits.

À la relecture, Siège est mieux qu’une bonne série B vintage, c’est un film intelligent. Par son propos sous-jacent : les fachos, en ouverture, débarquent dans une boite homosexuelle (filles et garçons confondus – regard simple et sincère sur les clubs de 83) afin de « casser du pédé », et la poursuite qui s’ensuivra, donc le prétexte au huit clos, se teintera d’une terrible atmosphère de discrimination et de racisme nauséabond (que les cinéastes, sous les faux airs du low-budget inventif, condamnent ouvertement). Un film qui utilise le nihilisme propre à la science-fiction (l’action se situe dans un futur proche, comme New York 1997) pour mieux mettre en garde face aux dangers du présent (intolérance, extrême droite, inquiétante montée de l’homophobie).

Des intentions qui ne font pas le sujet du film. Comme dans toutes les séries B 80’s qui vieillissent bien, le propos ne fait que passer en contrebande derrière les saillies de l’action – toute proportion gardée, on pense parfois aux méthodes Fuller, Siegel et Aldrich. Siège est un film qui fait crépiter les flingues avant d’asséner un quelconque discours, et c’est dans la jonction entre action du récit et humanisme du regard que le film, in fine, convainc aujourd’hui encore.

Sans doute faut-il avoir vu ce film au début des années 80 pour maintenant le redécouvrir avec grand plaisir, mais Siège, au-delà de la curiosité nostalgique qu’il pourrait évoquer chez certains, n’en demeure pas moins suffisamment carré (chaque plan détient une raison), bien pensé, bien écrit, pour dorénavant mériter son étiquette de « cult movie ». Quand les restrictions budgétaires de Paul Donovan, Gary Sherman ou William Lustig obligeaient ces derniers à s’en remettre au classicisme hollywoodien de la fin des années 60 et début 70 – geste impensable, impossible en 2020.


© Jean Thooris