La Bombe – Alcante/Bollée/Rodier (Glénat).


A l’entrée du Musée du Mémorial pour la Paix à Hiroshima, il y a deux tables sur lesquelles sont posées deux maquettes. La première est une reproduction de la ville avant. La seconde est une reproduction de la ville après, où seul le fameux dôme tient encore debout. Il n’en faut pas beaucoup plus pour pénétrer avec effroi dans l’horreur absolue de cet acte de guerre dont on sait depuis longtemps qu’il ne fût pas uniquement dicté par des considérations tactiques. Au fur et à mesure que vous progressez dans les salles, votre sang se glace, votre coeur se met à saigner et votre corps se tend, comme incapable de croire à tout cela, d’absorber ce qui s’est passé. Et pourtant tout est là, noir sur blanc, les témoignages, les images des survivants ou les restes du tricycle de Shinichi Tetsutani. À la sortie, il est assez difficile de reprendre ses esprits, de se remettre, de prononcer le moindre mot, malgré la douceur de vivre qui règne aujourd’hui dans cette paisible ville du sud de l’archipel.


Page 25 de La Bombe, Hiroshima fin 1938, une petite fille les yeux écarquillés devant une vitrine pendant que sa mère lui explique qu’elle n’a pas les moyens de lui payer le tricycle qu’elle désire. Un homme, heureux de revoir son fils a qui une permission a été accordée, décide de lui offrir le jouet de ses rêves. Il y a dans ces quelques cases beaucoup de la réussite de ce formidable roman graphique paru chez Glénat : l’histoire de la bombe atomique racontée à hauteur d’homme. Car si l’on croise au casting quelques célébrités (Einstein, Oppenheimer, Truman, Churchill, l’espion Fuchs ou encore l’uranium lui-même), il est aussi question de soldats ordinaires, de doutes, de luttes intestines, de destins bouleversés, de trajectoires en zigzag, de femmes et d’hommes engagés dans une course poursuite incroyable qui se lit comme un véritable thriller.

Américains, Allemands, Russes, Britanniques, Japonais, … : certains sont convaincus que cette arme fatale, qui n’existe encore que dans le cerveau de brillants scientifiques, mettra fin à la guerre et aux souffrances des peuples opprimés. D’autres doutes, mais tous courent après, se surveillent, dépensent sans compter, cherchent de l’uranium ou l’eau lourde. De Los Alamos au Nouveau-Mexique à Hiroshima, du coeur du pouvoir soviétique aux mines du Katanga, en passant par la Norvège et l’Allemagne nazie, scientifiques, militaires, fonctionnaires, civils sont embarqués dans une quête qui finira évidemment par les dépasser et les engloutir. A la fois politique et historique, La Bombe retrace à merveille (et avec beaucoup d’humanité) l’histoire de cette fuite en avant qui a changé le cours de la seconde guerre mondiale, et surtout placé la planète sous la menace d’une destruction totale. Et si de nombreux faits étaient déjà largement connus, d’autres (comme les tests secrets sur les effets de l’uranium) méritaient d’être exhumés.

Servie par un dessin hyper fluide en noir et blanc de Denis Rodier (quel travail colossal !), ultra documentée et diaboliquement scénarisée (Alcante et Laurent-Frédéric Bollée) cette BD de 475 pages se dévore comme un véritable ‘page turner’.

Une fois refermée elle vous laisse sur le flanc, un peu sonné comme à la fin d’une série palpitante, à la fois fasciné et horrifié.

Un peu comme à la sortie du Musée du Mémorial.

Une franche réussite.

Must Read.


© Matthieu Dufour