Novembre 1984 : Boy Meets Girl – Leos Carax .


En attendant Annette (de loin le film le plus attendu de 2020/2021), et comme Leos Carax nous est indispensable, nous avons revu, pour la cinquantième fois, le séminal Boy Meets Girl. Film triste et punk, amoureux solitaire et bowien, muet mais très parlant, libre et fou, comique et tragique… Intemporel Carax.

  Le premier long métrage de Leos Carax est moins représentatif de la décennie 80 que des fascinations ou principes cinématographiques que développera le cinéaste dans ses films suivants. Car en excluant une Citroën, un flipper de bistrot ou un enregistreur à cassettes, Boy Meets Girl pourrait appartenir à toutes les époques ultérieures (sauf 2020), en cela qu’il impose, avec un aplomb toujours aussi sidérant, un univers qui partirait du muet, s’embraserait au contact de la chanson française et de la pop anglaise (Gainsbourg, Bowie), y adjoindrait une modernité garrelienne, ne se concevrait qu’en fonction d’une femme tellement aimée que seul la caméra pourrait témoigner de cette passion incandescente mais éphémère – une caméra à la place du cœur, écrivait Thomas Lescure afin d’évoquer l’œuvre de Philippe Garrel, adage valable pour Carax.

    Boy Meets Girl contient effectivement toute la filmographie caraxienne : un personnage artiste ou en devenir artiste (il invente les titres des films qu’il va faire), tels les dons de prestidigitateur de « Langue pendue » (Mauvais sang), la peintre et le cracheur de feu des Amants du Pont-Neuf, l’écrivain de Pola X ou l’acteur de Holy Motors ; la fuite de la pesanteur terrestre (une marche d’Alex annonce la scène Modern Love de Mauvais sang) ; un regard attentif sur l’enfance sacrifiée (le petit garçon du métro, comme plus tard les martyrs de Pola X) ; un goût pour la musique grand public qui verra ensuite le cinéaste s’en remettre à Serge Reggiani, Manset, Rita Mitsouko, Iggy Pop, Kylie Minogue, aux Sparks bientôt ; et puis donc la nécessité d’une muse, d’une femme qui justifierait l’existence du film (Mireille Perrier, Juliette Binoche, Katerina Golubeva) ou qui en deviendrait tellement indissociable que vitale à son incandescence (Kylie, Eva Mendes)…

Ajoutons que dans Boy Meets Girl, comme ensuite dans Mauvais sang, il fait très chaud, la nuit, jusqu’à ce que l’asphalte brûle les pieds. Les souvenirs caraxiens de Tintin, et particulièrement de L’Étoile mystérieuse où une ville étouffe sous la chaleur provoquée par l’arrivée d’un météore (une planche apparaît dans un plan de Boy Meets Girl), donnent à ce premier film une insouciance inquiète qui tendrait parfois vers du burlesque ligne claire (scène à la fois très drôle et décalée qui voit Denis Lavant faire irruption dans une pièce remplie de bébés hurleurs) – ne pas oublier qu’en tant que fanatique d’Hergé, Carax, après Les Amants, souhaitait faire un Tintin avec Juliette Binoche dans le rôle du petit reporter.

    Insouciance inquiète car le personnage de Tintin incarne la jeunesse éternelle, et c’est précisément ce que ne peuvent espérer obtenir la fille et le garçon de Boy Meets Girl – et probablement Carax. Lui, Alex, s’accroche à des « premières fois » qu’il retranscrit sur un tableau (premier mensonge, premier vol, 1ère nuit F.), comme si la vie n’était constituée que d’actes fondateurs. Elle, Mireille, se vide de sa jeunesse (rupture amoureuse, mélancolie de la nouvelle parisienne, échec professionnel), se cherche un mouvement de vie (elle danse et fait des claquettes en solitaire) mais n’en revient qu’à l’acte suicidaire (direct comme du Garrel). Le tic-tac temporel, omniprésent dans le film, insiste sur la porosité des choses et des êtres, sur cette idée (romantique et cruelle) que jeunesse part très vite : Alex dispose d’une dernière journée avant de prendre un train et partir faire son service militaire, Helen S. (du Boulevard Paste) n’est pas tant une grande bourgeoise accueillante qu’une femme malade depuis le décès de son frère Stan, l’enfant « avec le plus gros quotient intellectuel d’Europe » fume une clope et semble éteint, le Monsieur de l’horloge parlante est chagriné par le peu qu’il réussit à accomplir à l’âge de trente-sept ans, les peintres célèbres ont une balle dans la tête, les Miss Univers proviennent des années 50… Et que valent Nicolas, Pimprenelle et Nounours pour les nourrissons de 1983 ? Pas de quoi les endormir, semble-t-il.

    Boy Meets Girl annonce ainsi l’œuvre future de Carax tout en voulant enregistrer, conserver dans un film qui ressemble autant à un premier qu’à un dernier, l’émerveillement d’une « première fois » derrière la caméra – pour un long. Or, Carax, par conscience qu’il est moins un jeune homme qu’un homme en train de perdre sa jeunesse, ne montre qu’un sablier qui se vide. Les motifs caraxiens sont déjà plein d’ardeurs contrariées (baudelairiennes) car soumis à une haute fatalité : tourner, c’est se filmer vieillir. Pire encore : tourner, c’est sublimer la muse mais également lui dire adieu (décès de Mireille dans le dernier plan, causé sans le vouloir par Alex, de la même façon que Carax, à trop scruter le sublime visage de son amoureuse, ne se rendait pas compte que sa caméra était finalement aussi dangereuse qu’une paire de ciseaux enfoncée par mégarde dans le ventre).

Leos Carax, avec Boy Meets Girl, détient cependant un petit aspect punk qui le plaçait, certes dans un tout autre domaine cinématographique, en accointance avec un auteur de sa génération tel que FJ Ossang (dont L’Affaire des Divisions Morituri sortait au même moment), ou un plausible disciple futur en la personne de Bertrand Mandico. Il y a, de façon inoubliable, les mouvements de Mireille en train d’écouter le titre “Holiday in Cambodia ” des Dead Kennedys, mais surtout un besoin de soumettre le monde, en l’occurrence Paris, à une vision personnelle finalement imagée, réaliste mais pas tant – d’où peut-être l’erreur de certains, au moment de Mauvais sang, ayant hâtivement comparé Carax à Carné. L’esprit punk consiste parfois, au cinéma, à inventer son propre univers sur les braises du présent. À remodeler l’époque sous la fougue de la jeunesse. Boy Meets Girl cherche à se révolter contre l’imbattable : en inventant le personnage saltimbanque d’Alex, le cinéaste voulait repousser les limites du temps et prouver que la pureté du regard pouvait survivre à tous les âges. En tant que cinéaste, malgré les innombrables galères et les terribles échecs commerciaux, Leos Carax n’a jamais dévié de ce principe : à soixante ans, il symbolise encore « l’éternelle jeunesse ». En 2021, le garçon rencontre toujours la fille.


© Jean Thooris