Écoutons nos pochettes – Pour nos vies martiennes (Étienne Daho).


Été 88, Paris, Aigua Blava, Carnac.

La fête triste.

Tout était pourtant là, étalé sous nos yeux. Comme si Peellaert avait illustré le scénario de nos vacances. Mais nous n’avons pas voulu regarder. A vingt ans on n’écoute pas les Cassandre, même s’ils ont travaillé avec Bowie. Oui tout était là, cette fête où, pour paraphraser Reverdy, j’ai parfois eu l’impression de perdre mon temps. Ce Luna Park estival un peu cheap qui ne sent ni le musc ni l’ambre, mais l’huile de friture périmée, l’eau de toilette bon marché et la mélancolie iodée. Cette ambiance moite de station balnéaire en fin de saison. Quand les regards se frôlent et que les corps s’échappent, quand les langues se lient et que les mains se délient. Nous sommes là, lui et moi, déambulant un verre à la main, il est Daho, mais je ne serai jamais James Dean. Nos corps las, les mâchoires serrées de frustration, le regard déshydraté d’avoir trop chialé. Dans notre dos, l’infâme traitre essaye d’impressionner les filles ; c’était son ami, et il lui a volé l’amour de sa vie. Unhappy Birthday. Oui, tout est sur cette pochette, même la diseuse de bonne aventure, incarnation d’une intuition refoulée : l’été ne sera pas bleu comme elle.

Gemini.

Un road trip fraternel dans une antique LN. A l’avant, la complicité de deux âmes vagabondes. A l’arrière, de quoi trainer à la plage et se faire beau pour aller danser. Quelques bouteilles de pastis et de gin premier prix, des cartouches de Peter Stuyvesant éventrées et des dizaines de K7 : ses compiles, Viva Hate et Pour nos vies martiennes, mes deux albums de l’année. Cette gémellité musicale qui nous unit… Mais, si nous étions des membres actifs de la Brigade Internationale du Spleen depuis déjà des années, nous n’avions pas prévu que ces deux disques deviendraient la bande son bien trop parfaite de cet été chaotique. Cruel summer.

Rentrer plus tard.

Avant la fête. Des litres d’alcool transpirés et des centaines de clopes consumées. Des râteaux à la pelle et une aventure imprécise avec une jeune flamande volubile. Des virées joyeuses à Platja d’Aro et des errances marines jusqu’à des heures indues. Des embrassades sous la pleine lune et des bains de minuit à poil. L’ivresse de l’amitié. A la vie, à l’amer. Reste avec moi, s’il te plait, ne t’en va pas.

Le plaisir de se perdre.

Après la fête. Des litres d’alcool et de sang mêlés, des centaines de clopes dans des mares de fumée, des soirées à ressasser la trahison sur le parquet d’un appartement Haussmannien, des nuits à refaire cette saloperie de monde, des hivers à ne savoir qu’en faire. Et, au petit jour, ce putain de vague à lames, cette envie parfois tenace de m’ouvrir les veines par solidarité, pour que sa souffrance cesse enfin. Vive la haine.

Hiver 2022, Paris.

Je déplie cette pochette pour qu’elle déploie toute sa force. J’ai l’impression que Daho va en sortir pour me dire qu’il n’a pas retrouvé son singe mais qu’il sait ce que nous avons vécu cet été-là. Je lui raconterai alors la suite de l’histoire : les âmes en peine, les fêtes sans issue, le retour des printemps, les week-ends à Côme, le grand réveil, les étés sans fin, les envies ressuscitées. Je lui dirai qu’il s’en est évidemment remis. Qu’il est marié. Heureux. Qu’il a connu des épreuves bien plus féroces. Que nous parlons parfois encore de celle folle soirée au Stirwen. Que tout cela est si loin, et pourtant si vivace.

En l’observant à nouveau, je me dis qu’aucune autre pochette de ma discothèque ne renferme autant de souvenirs intenses, autant de bouffées de bonheur et de larmes à la fois. Je me dis qu’aucune autre pochette ne raconte aussi bien l’amitié pure, les espoirs déchus, la torture amoureuse et la communion des écœurchés vifs.

Alors une dernière fois, je plonge mon regard fatigué dans ces vies martiennes. Une dernière fois, j’aperçois ce fol été déambuler dans cette pochette foraine. Et une fois encore, les échos de ce bon vieux chagrin étreignent mon cœur de porcelaine.

Une affaire jamais vraiment classée.

Mon manège à émois.


© Matthieu Dufour


Texte écrit pour Écoutons Nos Pochettes

« L’idée d’Ecoutons Nos Pochettes tient en quelques mots : écrire un récit autobiographique lié à une pochette de disque.

Ecoutons Nos pochettes publie sur son site et ses comptes Insta / FB ces récits personnels (une love affair, une révolte, un trip, un égo en devenir), témoignages du pouvoir de résonnance d’une pochette dans nos cortex émotionnels…

Les récits sont écrits par des auteurs, journalistes, musiciens ou « simples mélomanes ».

Une dizaine de podcasts ont déjà été réalisés. Vous pouvez les écouter ici.

Des lectures publiques ont régulièrement lieu. Les dernières en date se sont déroulées  au Walrus à Paris, et au festival Hibernarock, à Aurillac.« 

Gilles de Kerdrel