Frank Darcel – L’armée des hommes libres.


Avec L’armée des hommes libres (coop breizh), Frank Darcel quitte le roman noir pour le noir roman. Dystopie, récit initiatique, thriller géo-politique, roman psychologique, Darcel surfe sur les genres et refuse de choisir laissant son histoire vivre sa vie dans les méandres d’un monde en recomposition.

Nous sommes en 2030 à Helsinki. Après plusieurs pandémies et un conflit mondial, le monde s’est en partie éteint et rabougri. Plus d’internet, pas toujours d’électricité, des continents, des pays isolés, cloisonnés, renfermés sur eux-mêmes, la population en partie décimée. Il s’agit plus de survivre que de vivre pour de nombreux rescapés. Pour ce que l’on en sait, car évidemment l’information ne circule plus comme avant 24/24h et 7/7j. Vasco, soldat portugais démobilisé tente de s’en sortir dans une ville contrôlée par la FMA, la fameuse armée des hommes libres sur laquelle on en apprendra un peu plus au fur et à mesure de l’histoire. Vasco se débrouille au quotidien comme il peut, puisant des ressources salutaires dans son expérience de militaire, vivant du fruit des récupérations qu’il effectue dans les zones déclarées non habitables. Entrant par effraction dans les villas, les entrepôts, il espère y trouver des bijoux, une bouteille d’alcool ou quoi que ce soit qui lui servirait personnellement ou de monnaie d’échange. Le soir il regarde des DVD sur un poste de télé qui ne sert plus que d’écran. Un jour, Vasco intervient pour porter secours à Lena, une adolescente ukrainienne agressée par deux hommes. Se prenant d’affection pour la jeune fille et sa famille, Vasco retrouve peu à peu goût et intérêt à sa vie en décidant de veiller sur elle.

Comme de nombreux artistes, le guitariste-compositeur de Marquis est un peu pythie. Connecté au monde qui l’entoure et féru de géopolitique, Darcel insuffle à ses personnages de fiction une énergie alimentée par le réel et ses intuitions. Anticipant la guerre entre l’Ukraine et la Russie, intégrant à son intrigue des sujets aussi actuels que le complotisme, la dépendance énergétique, les menaces nucléaires et chimiques, le soft power ou la soif de puissance de GAFAM ivres de leur propre morale, l’auteur bâtit une intrigue haletante sans pour autant céder au sensationnalisme et au syndrome du page turner à l’américaine. Pris par l’évolution de cette relation qui unit Lena et Vasco, nous circulons avec eux en prenant notre temps dans cette Europe post-apocalyptique à la recherche de quelques trésors et surtout d’un peu d’espoir. Car si la trame dystopique qui sert de cadre à ce livre est sombre et ne laisse pas beaucoup de place à un avenir radieux, Darcel sait créer des anti-héros attachants en portant sur eux un regard mêlant clairvoyance et tendresse. Une tendresse que l’on ressent tout au long de cette écriture à la fois déliée, maitrisée et fluide. Bien que lucide et réaliste, l’auteur ne tombe pas non plus dans le piège du « c’était mieux avant » ou du « je vous l’avais bien dit ». Comme s’il était lui même peu à peu happé par la relation entre ses deux personnages principaux. Des personnages libres et autonomes qui auraient fini par échapper à leur créateur pour décider par eux-même de leur avenir, aussi incertain soit-il. Des personnages qu’on ne lâche pas jusqu’à la fin. Une fin qui n’est d’ailleurs peut-être pas une fin.


© Matthieu Dufour