Interview – Alice Anaëlle & Fabien Waltmann.


Le début de l’histoire ?
Alice Anaëlle
: avec des parents musiciens, je baigne dans la musique depuis toute petite. Lorsqu’elle était enceinte de moi, ma mère jouait du violon dans un orchestre et j’ai grandi au son quotidien du violoncelle de mon père. Ils écoutaient aussi du rock, de la pop, c’était assez éclectique. De mon côté, j’ai commencé à 6 ans par la danse classique et contemporaine au Conservatoire. J’ai suivi tout le cursus, puis intégré le Jeune Ballet de Genève et participé à divers projets à Paris. En parallèle j’ai travaillé le chant jazz avec Serge Forté. C’est lui qui m’a poussé à devenir chanteuse. J’ai commencé en reprenant des standards de jazz, puis monté un projet personnel en anglais. Et enfin, j’ai créé des chansons en français. Je cherchais quelqu’un pour m’accompagner sur la réalisation des chansons. Il y a environ 3 ans, j’ai rencontré Fabien (Waltmann) à qui j’ai envoyé des piano-voix. Je ne le connaissais pas personnellement mais j’avais beaucoup aimé la réalisation de Blitz, l’album d’Etienne Daho et c’est pour ça que je l’ai contacté.

Pourquoi ce projet ?
AA
: je crois que c’est la suite logique de tout ce qui a précédé. J’ai toujours eu besoin de créer et à un moment j’ai voulu exprimer quelque chose de plus personnel encore, avec des mots. Petite déjà, je créais des chorégraphies. La discipline peut changer mais j’ai besoin de créer, c’est ce qui me fait me sentir vivante. Je l’ai toujours fait. J’intègre d’ailleurs de la danse dans ce projet.

Le processus créatif ?
AA
: il n’y a pas vraiment de règles. Parfois, un événement peut déclencher une envie spécifique. Je pars surtout beaucoup de mes sensations, de mon hypersensibilité, de mon rapport au monde. Il y a beaucoup de choses liées à l’introspection, à mon rapport à la vie, parfois des choses imperceptibles, des états d’être. L’Heure Bleue par exemple, née de cette impression qu’il y a parfois une part de moi-même qui meurt avec la fin du jour. En fait, c’est un peu un flux permanent, je me pose beaucoup de questions, mon cerveau n’est pas souvent en paix. Alors, j’essaye de transformer cette énergie en création. Globalement, le processus d’accouchement d’une chanson est assez douloureux, cela ne va pas de soi. Chez moi, les mots précèdent toujours la musique et ensuite je compose au piano. Quand je réfléchis à un sujet, c’est un processus de plusieurs jours : réflexion, maturation. Il me faut du temps pour travailler le texte. Je réécris souvent, je jette, je recommence. J’ai un carnet à mon chevet, j’aime bien ces moments, le soir, où des mots surgissent. Une fois que la chanson est prête, j’ai des envies d’ambiances spécifiques, d’atmosphères, et, à partir de là, on échange avec Fabien qui me propose ensuite une direction artistique. On fait des allers-retours, et dans l’ensemble, c’est assez fluide. Mes chansons pourraient vivre seulement en piano-voix mais j’avais envie pour ce projet d’un côté plus arrangé, plus habillé.

L’intensité des morceaux ? Une forme de lyrisme ?
AA
: oui, cela vient à la fois de ma culture musicale (le rapport mélodie/harmonie) et de ma personnalité, de mon hypersensibilité. Chaque événement de la vie, même le plus anodin, me touche intensément et ça ressort forcément dans mes chansons, c’est assez naturel. Je suis aussi esthète, j’aime la poésie au sens large, dans la vie, la photo, le quotidien (et on en manque souvent !).

Les influences ?
AA
: le premier album de Goldfrapp, Felt Mountain, m’a profondément marqué. Ça a été un véritable choc esthétique, pour moi, une influence majeure. Un univers singulier basé sur des ambiances, qui réunit une dimension sombre, une dimension poétique, du lyrisme aussi. Un univers influencé par les musiques de films. Tout cela me parle beaucoup et je l’écoute toujours très régulièrement. J’aime beaucoup Portishead aussi, avec ce côté sombre, étrange, ambigu, hyper, entre deux eaux. En France, j’aime bien Woodkid, c’est un peu grandiloquent, un peu trop, un peu spectaculaire, fort, et j’aime ça !

En poésie, Baudelaire, m’a beaucoup influencée. Je lis et relis ses poèmes, il y a tellement toujours à découvrir. Chez Proust aussi, il y des passages sur le rapport au réel, des questionnements absolument magnifiques et qui m’ont beaucoup émue. En matière de poésie contemporaine, je suis particulièrement touchée par les poèmes d’Yves Bonnefoy.

En ce qui concerne le cinéma, je suis très « vieux films », l’âge d’or hollywoodien, la dimension glamour d’artistes comme Audrey Hepburn, Marylin Monroe, les femmes-enfants, les femmes-objets, etc… Ces thématiques, on les retrouve dans mes chansons aussi, par exemple comment être une femme dans le monde d’aujourd’hui. J’interroge ma féminité, mon rapport aux hommes, les jeux de séduction et de pouvoir. Des sujets universels et intimes à la fois.

Fabien, pourquoi Alice ?
Fabien Waltmann
: ce qui m’a séduit immédiatement c’est la voix, l’aspect esthétique, qui ne correspondait pas à ce que j’avais déjà fait. Elle écrit différemment de ce que j’entends habituellement. Et puis les piano-voix fonctionnaient déjà, c’était donc une matière intéressante à travailler, et aussi un challenge de voir ce que je pouvais proposer. Je trouve qu’aujourd’hui, dans la musique, tout est souvent un peu trop propre, aseptisé, mais là j’ai senti une vraie personnalité, une intensité intéressante. Alors évidemment, cela suppose d’être un peu en décalage par rapport aux tendances mais c’est ça aussi qui est intéressant, d’arriver avec une proposition différente, un truc authentique. C’est plus difficile au départ (je pense par exemple à ce qu’on a fait sur Eden, avec Étienne), mais quand ça accroche, c’est plus fort.

C’est pour quand ?
AA & FW
: on est en train d’y réfléchir, un EP d’abord, un album ensuite. En digital et peut-être en physique avec quelques vinyles. Là, on démarre, on pense aussi agréger d’autres compétences autour de nous (vidéastes, …). Il faut d’abord avancer, faire bouger les choses, provoquer des rencontres pour que les autres s’intéressent à toi, adhèrent au projet et collaborent en apportant leur savoir-faire, leurs idées. L’enjeu c’est d’exister en essayant de préserver une forme d’intégrité artistique. On sait qu’aujourd’hui c’est compliqué, la médiatisation, il faut assurer une présence régulière, être sur les réseaux sociaux. Pour le moment, on a déjà une dizaine de dates de concert à notre actif, un clip, on prépare une cover qui sortira très prochainement. On avance pas à pas, on a encore un peu de boulot, des morceaux à retoucher, à finaliser.

Le live ?
AA
: j’adore la scène, je chante, je danse aussi, c’est mon truc. J’ai inclus de la vidéo pour développer l’aspect scénique, ça enrichit les ambiances, c’est nécessaire pour retranscrire tout mon univers. J’aimerais aller encore plus loin dans la scénographie de mon spectacle pour affirmer la singularité de cet univers.

FW : on pense aussi à une forme de spectacle plutôt dans des petits théâtres, des cabarets avec un super pianiste qui s’appelle Matthieu Lecoq, qui a réarrangé les parties de piano. Pour faire découvrir Alice à un public différent et l’emmener peu à peu vers des versions plus arrangées. Créer un bouche-à-oreille, une fidélité. Bref on envisage des formats différents, on va voir. Dans mes rêves les plus fous, j’imagine même un chapiteau contemporain qui se déplacerait de ville en ville, avec des écrans, de l’interaction… Ce qui est sûr c’est qu’on ne veut pas tomber dans le truc pop classique. Et je suis persuadé qu’il faut rêver grand pour aboutir sa vision, même si tu n’en réalises qu’une petite partie…


© Interview by Matthieu Dufour