La mémoire des disques – Lyceum – The Orchids.


Septembre 89, Brégy, Oise, France.

Le compte à rebours a commencé. Un jour, bientôt, je ne serai plus cet éternel étudiant insouciant repoussant le plus loin possible l’idée même de travailler. Contrairement à la plupart de mes camarades d’école, je n’esquiverai pas le service militaire. 89/10, les vrais savent. Une façon comme une autre de gagner encore une année sur le monde des adultes. Peu importe qu’elle implique de m’exiler dans un dortoir à l’autre bout de la France. Une façon comme une autre de reculer pour mieux sauter. Les autres sont déjà à l’oeuvre, ils ont monté leur boite, intégré un prestigieux cabinet d’audit ou le service marketing d’une multinationale. Nous avons été programmés pour ça. Pas pour aller surveiller la frontière franco-italienne d’une hypothétique attaque surprise de nos alliés transalpins. Pour faire du business, des enfants, signer des deals, des contrats. Pas pour aller crapahuter la nuit dans les montagnes par moins 30° ou apprendre à démonter et remonter un Famas les yeux fermés. Quand je reviendrai un fossé se sera creusé entre nous. Ils seront mariés, pères de famille, propriétaires. Je serai toujours instable, rétif à l’engagement et je devrai squatter quelque part. Plus tard, ils viendront soigner leur divorce ou leur ennui dans mes soirées. Ce sera presque comme avant.

En attendant j’étire le temps et les journées. Je me lève tôt, me couche tard. Parfois je m’endors dans un transat, installé dans le jardin face à la plaine pour voir le soleil s’enfuir derrière l’arbre des pendus, planté au milieu de nulle part. Seul vestige de la moisson passée. Un paquet de clopes, un emballage de Nuts et une bouteille de gin dans l’herbe. Manhattan Transfer, Les Lois de l’attraction ou un Jeeves dans les mains. Je pourrais rester là face à la ligne d’horizon des champs pendant des heures. Rien de spectaculaire. L’opposé même du site touristique. Mais c’est chez moi. C’est là que j’ai passé tous les week-ends de mon enfance. Au moment de quitter enfin cette adolescence prolongée, il n’est finalement pas étonnant que j’y ai trouvé refuge pour quelques semaines encore. 89/10, 11ème BCA. Quelques minutes ou quelques heures plus tard je me réveille humide et frissonnant. Le bruit des arbres qui grincent, un aboiement au loin. Des odeurs d’humus. Je regagne mon lit sous les combles, walkman à la main pour écouter la précieuse K7 sur laquelle mon fournisseur officiel de pop labellisée Sarah m’a enregistré le tout récent Lyceum des Orchids. L’un de mes deux disques de chevet de cette entre-saison interminable. L’autre, c’est Cheyenne Autumn. Je passe de l’un à l’autre, je n’écoute plus rien d’autre. Seul dans cette maison vide, sans voisins proches, je monte le son et je chante faux pour de vrai. Parfois même je me déhanche. En général, j’écoute Murat le matin, mon réveil, mon éveil quotidien se fait en communion avec sa nature (les troupeaux, les loutres endormies, les poissons amoureux, les torrents, …), pendant que l’air de la plaine envahit la pièce. En attendant le soleil. Mais l’après-midi et le soir sont consacrés à James Hackett et sa bande.

En musique comme en amour (ou en amitié), on n’est jamais vraiment préparé aux grandes rencontres. Celles qui chavirent, bouleversent, changent une vie ou parfois même la sauvent. Même quand on cherche, depuis longtemps, on est souvent surpris par l’ampleur de la secousse qui menace nos fondations. Ces chocs émotionnels violents comme une évidence qui frappe en plein visage. Quelques années avant Tracey (« I didn’t know I was looking for love, until I found you, honey »), James chantait « Cos I think I found something I think I was looking for, I think I found it, and besides I found a little bit more ». Pas mieux. J’avais trouvé un nouveau compagnon de route comme quelques mois plus tôt le disque de l’Auvergnat. Je l’ai su dès les premières notes : obvious… Un disque comme un espace beaucoup plus vaste, comme une maison dans laquelle on revient après un long voyage, comme un refuge pour les soirs de moins bien, un abri pour les jours incertains, a place called home… Tout était là en huit titres (confirmant par ailleurs que 10″ est le format parfait) : des tubes pop immédiats et des mélodies entêtantes (it’s only obvious, caveman, the york song, carole-anne, …) portés par la voix légèrement ébréchée de James Hackett, immense pourvoyeur d’émotion devant l’éternité. Et ce chef d’oeuvre placé juste avant la fin, ce blue light déchirant qui, des années après, fait encore se tordre et saigner mon cœur pourtant endurci, mais jamais vraiment guéri.

Alors entre une séance de lecture et l’écriture d’une lettre à O., un tour en mob dans le village ou un ravitaillement à l’épicerie-boulangerie-bar-tabac, je retourne la K7 dans le lecteur de la chaine, je ferme les yeux et je bascule. Je revois ces derniers mois d’études placés sous le signe de la fuite en avant. Je sais que cette nouvelle relation est morte-née. Que nouveau couple modèle que nous formons ne mène à rien. Trop vite. Trop tôt. Trop étouffant. Contrairement aux apparences, je n’ai vraiment rien du gendre idéal, il faudrait que je leur dise. Que je lui dise. Fidèle à ma lâcheté, je compte sur la distance et l’absence pour le faire à ma place. Le soir venu, je me sers un verre ou deux. Parfois plus. Je monte encore le son. J’aime cette ivresse légère, cette ivresse en pleine conscience, ce léger trouble physique qui s’empare de moi quand je me lève pour à nouveau changer de face. Je repense à elle. Enfin pas elle. Celle d’avant. Un goût d’inachevé. Ma gorge se serre. Je déambule dans la maison, je fouille dans les tiroirs à la recherche d’un imaginaire trésor, je m’abandonne à cette musique qui épouse parfaitement cette fin d’été et mon humeur vagabonde. Je fais des listes : de listes à faire, de livres à acheter pour lire là-bas (Proust, Thomas Wolfe, …), de choses à faire à mon retour (devenir grand, assumer, …), de choses à faire avant de partir (la rappeler, ou pas, des compilations Sarah Records, …). 89/10, 11ème BCA, Barcelonnette.

Les jours se suivent et se ressemblent. A part quelques rares visites, seuls Murat et les Orchids me tiennent compagnie. Et cela me suffit largement. Cela pourrait durer une éternité. A force d’écoutes compulsives, j’ai l’impression que les huit morceaux de Lyceum imprègnent peu à peu bien plus que mon cerveau. Ma peau. Mes tripes. Mon cœur. Mon âme. « And this could be, for the rest of my life ». Avec un tel disque ancré en moi je suis paré, il ne pourra rien m’arriver là-bas. Et si jamais le temps s’obscurcit une fois les cols franchis, j’aurai de quoi l’affronter car je ne serai jamais seul.


© Matthieu Dufour