La Rive – Je suis une terre.
Bienvenue dans un univers musical parallèle, loin des démonstrations de force, des algorithmes et des streams, un monde où les silences comptent plus que les ego, où l’humilité impose son évidence et sa sagesse, un monde où l’on se regarde timidement mais droit dans les yeux : pas pour impressionner l’autre mais simplement pour chercher une lueur d’espoir en apnée ou l’ombre d’une émotion qui transporte dans un regard incertain.
En entrant dans Je suis une terre, le nouvel et deuxième album du groupe La Rive, vous mettez les pieds dans un jardin mystérieux à l’abri des regards qui salissent, sur une terre qui lutte pour sa survie, à armes inégales, dans un lieu improbable, tout droit sorti de l’imagination d’enfants ayant grandi trop vite. Hors du temps. Hors des modes. Hors du fracas.
Le fameux défi du deuxième album. Mais les amis de La Rive sont bien loin de tout cela. Douze ans ont passé depuis Sur l’autre rive. Ils ont vieilli, ils ont vu le monde s’enfoncer un peu plus dans le chaos et l’injustice, ils ont aimé, désaimé, ils ont continué leur propre combat, dans l’ombre. Ils ont durci quelques mots, libéré un peu de leur colère et sali quelques guitares. Ils ont laissé entrer un peu plus de la dureté de la vie dans leur édifice de porcelaine. Mais ils ont gardé l’essentiel : l’envie, la sincérité, la foi malgré tout. Cette nécessité vitale qui s’impose à eux : écrire, composer. Transformer le plomb en cristal.
Leur musique me touche et m’émeut au plus profond de mon être. Corps et âme. Mais les mots me manquent parfois pour rendre justice à sa beauté discrète. Ou tout du moins, ils me semblent vains, insuffisants, trop ou pas assez. Difficile d’écrire la justesse et l’intensité de ce doux chavirement qui emporte. De ces émotions qui hantent longtemps après la dernière note, après le dernier soupir. Mais facile de dire : merci pour tout cela.
Il y a les mots simples de Mikaël Charlot. De leur épure et de leur humilité jaillissent de fulgurantes évidences belles comme un jour qui renaît de ses cendres, dures comme un mur que l’on prend en pleine face une nouvelle fois, fortes comme l’alcool regoûté après une longue abstinence. La poésie d’une vie entaillée.
Il y a les mélodies raffinées de Didier Duclos, pures, patientes, fragiles, envoûtantes. Des mélodies qu’il étire parfois comme pour conjurer une certaine impuissance face au désordre. Chaque chose est à sa place. Humblement. La douceur où il faut. La dureté âpre mais lucide. Il y a sa voix comme celle d’un ami jamais oublié qui revient nous visiter à l’improviste. A la limite des songes. En équilibre permanent dans un entredeux délicat. Il y a ces arrangements, précis, discrets, qui ne cherchent jamais à impressionner mais toujours à réconcilier.
Il y a cette harmonie limpide, permanente et apaisante, lumineuse malgré le chaos qu’elle habille, malgré les désillusions qu’elle compile, malgré les espoirs qu’elle laisse parfois au bord du chemin. Malgré les colères ravalées. Malgré les ténèbres approchées.
Comment continuer après être tombé si souvent, après tous ces coups dans la gueule ? Comment avancer avec ces chaînes et ces boulets ? Comment aimer après avoir été trahi ? Comment vivre dans un monde qui s’éteint ? Et pourquoi ? Pas plus que nous La Rive n’a les réponses. Mais ils ont le talent pour en faire des chansons à la beauté à la fois classique et singulière, jamais péremptoire, jamais ostentatoire. Très souvent bouleversante.
Un disque tellement précieux à découvrir ici : je suis une terre.
© Matthieu Dufour
