À quoi ça rime ? – « L’honneur des poètes » – Matthieu Dufour.

Chronique pour Le cabinet des curiosités du samedi 20 septembre. 2014


l'honneur des poètes

« Whitman animé par son peuple, Hugo appelant aux armes, Rimbaud aspiré par la commune, Maïakovski exalté, exaltant, c’est vers l’action que les poètes à le vue immense sont, un jour ou l’autre entraînés. Leur pouvoir sur les mots étant absolu, leur poésie ne saurait être diminuée par le contact plus ou moins rude du monde extérieur. La lutte ne peut que leur rendre des forces. Il est temps de redire, de proclamer que les poètes sont des hommes comme les autres, puisque les meilleurs d’entre eux ne cessent de soutenir que tous les hommes sont ou peuvent être à l’échelle du poète. Devant le péril aujourd’hui couru par l’homme, des poètes nous sont venus de tous les points de l’horizon français. Une fois de plus, la poésie, mise au défi se regroupe, retrouve un sens précis à sa violence latente crie, accuse, espère. »

Ce texte non signé, écrit par Éluard, introduit le recueil « L’honneur des poètes » publié clandestinement en juillet 1943 aux Éditions de Minuit. Préparé par Éluard, Jean Lescure et Pierre Seghers, cette anthologie veut témoigner de l’engagement et du combat des poètes français. Dès 1942 Éluard commence à réunir non sans mal, étant donné la situation du pays, notamment après l’invasion de la zone libre en novembre 42, les poèmes destinés au recueil. Au final ce sont 22 poètes dont les textes sont présentés, signés d’un pseudonyme choisi par Éluard et dont le secret ne sera levé qu’à la fin de la guerre : ainsi derrière les noms de Jacques Destaing, Louis Maste, Camille Meunel, Lucien Gallois, Pierre Andier, Jean Delamaille, Roland Dolée, Daniel Thérésin, Serpières, Jean Silence, Malo Lebleu, Benjamin Phélisse, Paul Vaille, Jean Fossane, Jean Amyot, Anne, Robert Barade, Roland Mars, Ambroise Maillard, René Doussaint et Maurice Hervent se cachaient entre autres Aragon, Desnos, Vercors, Ponge, Guillevic, Tardieu, Lescure, Seghers, Sernet, Vildrac, … Au cœur de la guerre, la poésie qui était plutôt élitiste et confidentielle avant le début des hostilités connaît son heure de gloire : les mots forts des poètes résistants, leur capacité à faire émerger des images, à déclencher des décharges affectives fortes, la simplicité et l’évidence limpide de certains textes sont parvenus à créer un lien avec une population perdue. Les figures de styles permettent une mémorisation facile, une appropriation individuelle. Pas étonnant donc que Pierre Seghers écrive dans son livre sur les poètes et la résistance : « En dépit de l’initial et modeste tirage de l’Honneur des poètes (qui sera très rapidement plusieurs fois réédité), le retentissement est immense« .

Si le succès est là, c’est aussi parce que la poésie est intrinsèquement une forme de résistance refusant les diktats, les contraintes, l’ordre établi pour créer ses propres codes. A fortiori pendant des périodes aussi sombres, elle peut devenir ciment d’une révolte (tout comme à l’inverse, quand elle devient officielle, qu’elle s’institutionnalise elle peut devenir arme de propagande massive).

A l’occasion de l’anniversaire des soixante-dix ans de la Libération, le Ministère de la Défense, l’un des étonnants soutiens du Printemps des Poètes, a eu la bonne idée de demander à ses organisateurs de le republier.

Si certains poètes se sont compromis, de nombreux autres n’avaient bien sûr pas attendu cette date pour écrire, Éluard, dont le célèbre « Liberté » date de 1942.

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« Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté. »

Ou encore le chant des partisans dont la version russe date de 41 et l’adaptation française de Druon et Kessel de mai 43 avec ces premiers mots célèbres

« Ami, entends-tu
Le vol noir des corbeaux
Sur nos plaines ?

Ami, entends-tu
Les cris sourds du pays
Qu’on enchaîne ?

Ohé Partisans
Ouvriers et Paysans
C’est l’alarme !

Ce soir l’ennemi
Connaîtra le prix du sang
Et des larmes »

Mais tous n’étaient pas d’accord sur la façon de résister. Pour René Char, homme d’engagement, d’intégrité et de colère, la résistance était une évidence. Très rapidement après sa démobilisation, ce colosse, entra en résistance arme au poing. Il commet de nombreux sabotages et devient le capitaine en 1943 du Service Action Parachutage du secteur A.S. Durance-Sud, section qui préparait les terrains d’atterrissage et veillait notamment à la bonne réception et au bon stockage des fournitures militaires avec les risques que cela engendrait. Mais le poète Char, rebelle de nature, s’il écrit beaucoup, refuse de publier, estimant «  que les poètes n’ont pas vraiment leur place dans l’armée ». Ce n’est qu’en 1946 que sortiront les magnifiques « Feuillets d’Hypnos » quintessence d’écriture résistante et témoignage essentiel de l’intérieur d’une écriture sur la résistance.

Alors il faut aujourd’hui relire les textes de tous ces poètes, qu’ils aient choisit de publier ou non, qu’ils aient pris les armes ou se soient contentés de la plume, il faut les relire car ils sont plus jamais d’actualité et leurs textes frappants de modernité. Si l’on ne peut évidemment comparer les époques, notamment celle de l’occupation, et l’idéologie barbare qui paradait derrière, le modèle autour duquel le monde fonctionne aujourd’hui présente d’étranges similitudes avec des ères anciennes : un système en bout de course laissant sur le bord du chemin de nombreuses personnes, des élites isolées dans leurs tours de dollars, une méfiance et un pessimisme généralisés, une montée des communautarismes et des réflexes individualistes.

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Alors quand Jacques Destaing (alias Aragon) écrit :

« L’homme, où est l’homme, l’homme ? L’homme

Floué, roué, troué, meurtri,

Avec le mépris pour patrie…

Marqué comme un bétail et comme

Un bétail à la boucherie !

Où est l’amour, l’amour ? L’amour

Séparé, déchiré, rompu…

Il a lutté tant qu’il a pu,

Tant qu’il a pu combattre pour

Écarter ces mains corrompues !

Voici s’abattre les rapaces,

Fumant d’un monstrueux repas.

Les traîtres les saluent bien bas.

Places ! Il te faut laisser l’espace

Au sang mal séché de leurs pas. »

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Et que dire de ces vers prophétiques de Char tirés des Feuillets d’Hypnos…

« 127 – Viendra le temps où les nations sur la marelle de l’univers seront aussi étroitement dépendantes les unes des autres que les organes d’un même corps, solidaires en son économie. Le cerveau, plein à craquer de machines; pourra-t-il encore garantir l’existence du mince ruisselet de rêve et d’évasion? L’homme, d’un pas de somnambule, marche vers les mines meurtrières, conduit pas les chants des inventeurs… »

Comment ne pas entendre dans ces mots les échos d’un monde qui s’enfonce dans une névrose léthargique dans réagir ? Alors oui la poésie est résistance, au temps qui s’accélère, au langage qui s’appauvrit, aux esprits qui rétrécissent, aux machines, à la connexion, à un système qui corrompt, abuse et favorise les inégalités, aux sectarismes et autres dogmatismes de tous bords.

Oui il faut relire ces textes, les mots de ces hommes qui passaient outre leurs opinions, leur culture, leurs traditions, leurs croyances, réunis dans un même mouvement, autour d’une même cause : l’homme, sauver sa part d’humanité, éloigner ses démons, le remettre au centre des débats, croire en lui, en sa force.

Passé et présent se retrouvent dans la poésie, un art qui abolit les frontières, les remplace par des zones floues et mouvantes, où l’avant, le maintenant et l’après se confondent, s’affrontent, se conjuguent, yin et yang d’un même espace, d’une même temporalité, Janus éternel, deux faces d’un même temps qui n’existe plus vraiment en poésie, perd sa signification terrienne et matérialiste, la poésie comme un temps que l’on ne peut estimer, celui d’une parole libre et détachée, la poésie comme art divinatoire, une parole éclairée et éclairante.

© Matthieu Dufour

Le podcast de cette émission est à retrouver ici : http://www.mediafire.com/listen/21o2clzbxoaxci2/LE+GRAND+CABINET+DES+CURIOSITES+20.09.2014.mp3

La chronique ci-dessus se trouve à 34 mn 15.