A quoi ça rime ? – « J’ai jeté l’ancre en mer de Chine » – Matthieu Dufour.

Chronique pour Le Cabinet des curiosités du 27 septembre 2014.


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J’ai relu récemment « Univers Univers » ce beau roman de Régis Jauffret où une femme laisse vagabonder son imagination pendant que son gigot cuit, elle s’invente d’autres mondes d’autres, vies, d’autres prénoms, d’autres trajectoires… Je ne sais pas comment fonctionne votre imagination mais moi cela m’arrive assez régulièrement… Je le fais pour moi mais aussi avec des gens que je croise dans la rue, à la Poste ou dans le métro, il suffit parfois d’un détail qui m’intrigue, d’un petit geste que je trouve touchant ou d’une expression qui m’émeut et le mécanisme se met en marche, j’imagine ce qui est arrivé à cette femme aux yeux rougis, je me demande quelle est la vie de cet homme au sourire béat ou satisfait, et puis une fois que cette personne disparaît de mon champ de vision je passe à autre chose. Mais parfois des visages ou des silhouettes restent, comme des ombres ancrées dans ma tête, et parfois certaines y restent longtemps, comme celle de cette femme qui s’était installée dans une chambre de l’hôtel en face duquel j’habitais. Le Bel-Air ou l’Univers, un truc dans le genre, un hôtel moyen, commun. Plusieurs jours durant, elle était là à la fenêtre de sa chambre derrière le voilage, je voyais sa silhouette, et son visage quand elle ouvrait la fenêtre pour fumer une clope, elle portait des lunettes noir, la couleur de ses cheveux attachés, elle semblait regarder avec insistance un appartement situé plus bas dans mon immeuble, jamais elle ne levait les yeux. Je pouvais passer de très longues minutes à la regarder regarder… Puis elle est partie, j’ai déménagé et j’ai oublié son visage. Jusqu’à ce jour où dans la rue j’ai croisé une femme qui lui ressemblait. Bien évidemment ce n’était pas elle mais d’un coup tout est remonté, je suis alors rentré chez moi pour enfin écrire ce qui selon moi lui était arrivé.


  J’ai jeté l’ancre en mer de Chine

Une lourde porte claque emprisonnant un fin morceau de soie rouge. Un ange s’efface, un autre se glace. Un cri sourd dans l’aube qui meurt. Un graffiti sur le miroir qui transpire.

Il ne cesse de se tourner, ce cauchemar récurrent : la porte claque, lourde, Emma s’en va, légère, son foulard du Vietnam plane dans l’air tassé de l’appartement.

Un frisson le réveille. Il étend le bras et se retourne. Le lit vide. Le silence. Le soulagement et la douleur conjugués.

Les jours passent, il s’y est résolu. A-t-il un autre choix ? Il savait, depuis le début, depuis leur première rencontre. C’était inéluctable. C’est comme ça. Elles partent. Toujours. Toutes. Trop d’amour, trop de tranquillité, trop de sérénité ; mais jamais assez. Emma, la plus fragile, la plus belle. Impossible pour des yeux non exercés de repérer sa beauté éparpillée parmi ses doutes, sa richesse cachée derrière le voile de ses inquiétudes, la bonté enfouie sous ses questions. Sa fêlure. Il savait qu’elle partirait ; ça n’est pas moins douloureux, mais plus facile. Il était mentalement programmé. Toutes les histoires qu’il a écrites au cours de ces trente huit derniers mois, ces aventures qu’il a inventées, les femmes qu’il a offertes à ses héros, en remplacement. Il sait aussi qu’il ne sera pas seul longtemps. Il ne l’est jamais. Il ne l’a jamais été. Une autre femme, triste aussi, viendra trouver refuge dans ses draps. Un peu moins peut-être. Ou un peu plus, c’est la seule once de surprise, la seule amplitude laissée au hasard dans ce long et lancinant cortège d’âmes égarées. Avec le temps que cela prendra. Avant un nouveau départ. Ce qui est certain, c’est qu’une une autre fille triste le trouvera ; à aimer pour quelques minutes, quelques jours, quelques années. C’est elle qui décidera, comme Emma. Il souffre de plus en plus à chaque départ. Mais c’est à chaque fois un peu plus facile. Il ne cherche surtout pas à comprendre. L’habitude. L’ironie de la situation. L’âge. C’est en lui. En elles. Alors il attend qu’elles arrivent. Qu’elle arrive. C’est une question de jours, le temps que l’ombre d’Emma s’efface de ces murs, que sa chair s’éloigne de ce quartier, que son âme s’envole et aille jeter l’ancre ailleurs. Il aimerait que ce soit quelque part en mer de Chine, les voiles des jonques au coucher du soleil, les vapeurs du sel qui s’envolent. Inoubliable.

Tu as été si facile à aimer Simon. Trop. Bien trop. Tu le sais, c’est pour ça que je suis partie. Ils ne comprendraient pas si je leur disais. Ils ne comprennent jamais rien. Que j’ai besoin de désordre, d’insécurité, de souffrance et de cris. De sang. « Tu as tellement de chance » me ressassent-ils à longueur de vie. Je le sais. Ça crève les yeux que j’ai de la chance. Je n’en veux simplement pas. Elle est trop lourde à porter, trop contraignante, elle est trop… C’est trop beau, trop agréable, trop facile, tu es si bon, si généreux. Trop. C’était si facile de t’aimer. Beaucoup plus que de m’aimer. Tu serais parti un jour. Tu me dis le contraire, mais je le sais. Je ne sais pas grand-chose pourtant. Tu n’auras qu’à leur dire que je suis dingue, folle à aliéner. Ce n’est pas faux. Tu leur diras ce que tu veux, tu trouveras les mots. Moi, je n’écrirai rien de tout cela. Je n’ai pas ton talent, je n’ai pas ton envie, je n’ai pas ton courage : je n’ai que ton amour. Tu es bien assez intelligent pour comprendre. Je le sais, tu le sentais venir. Tes regards, tes gestes, ta prévenance encore plus prévenante, comme pour me montrer la voie, me donner ton accord. Me dire qu’une fois de plus tu encourageais ma décision ; sans le dire. Tacite, comme notre amour. Une overdose de douceur et de bonté pour achever notre relation. Qu’elle en crève une bonne fois pour toute. Achève notre amour Simon, broie-le et disperse les miettes au ciel de tes envies poétiques. L’amour sera toujours la meilleure et la pire de mes drogues, jamais plus je ne trouverai de dealer plus qualifié, plus attentionné que toi. Jamais. Je ne veux pas, je ne veux plus. Mon dealer de cœur. Non, ils ne comprendraient pas. Ils ne l’ont jamais fait avant alors… Ils ne vont pas essayer aujourd’hui. Ils vont vouloir te consoler, tu les repousseras. Il faudrait que tu puisses enfin leur parler, comme tu m’as écouté, pendant des nuits, de mes fantômes ancestraux, de mes angoisses souterraines, de cette boule de feu dans le bas du ventre, de ces contractions de fer dans les épaules, de ce cou douloureux à l’année. Et mes insomnuits comme tu disais. Ce mot fait mien, un de plus, parmi d’autres, unique. Mais tu ne leur diras pas. Tu t’accuseras de tous les maux, comme d’habitude. Tu expliqueras tes difficultés à me rendre heureuse, tes manques, tes silences et ta réserve. Tu mettras ça sur le compte de ton éducation. Tu diras que tu ne sais pas comment aimer moins, plus discrètement. Tes parents auront une dernière occasion de me haïr définitivement. C’est vrai que tu n’as pas su me rendre heureuse. Mais qui pourrait ? C’est une tâche insurmontable, même pour le plus valeureux, le plus doué des enchanteurs. Et Dieu sait que tu es doué. Et courageux. Et enchanteur. Trop. Tes excès de bonté, mes excès de peurs. Tu as tout essayé, j’ai tout fait pour t’en empêcher. Comme les autres, je suppose, même si tu n’en parles jamais. Je devine, j’imagine, j’invente. Ai-je été la plus coriace ? J’aimerais tant que tu te souviennes de moi comme de celle qui t’a donné le plus de fil à retordre… Tu as maintenu notre amour, ton amour sous perfusion. Tu as donné ta sueur et ton sang. Ta chair et tes organes partagés avec moi. Un vain combat. Les plus beaux. Ton combat, jamais le nôtre. Tu le sais, je le sais. Ils l’ignorent. C’est au-delà de leurs schémas. Au-delà de leur courage et de leurs inhibitions. C’est notre amour, ton amour. Unique. Alors je ne t’écrirai pas tout ça, non. Je ne t’écrirai pas non plus que je me suis effondrée et que je me suis installée à l’hôtel d’en face, celui dont on se moquait souvent pour son air décati. Je m’y suis réfugiée en attendant de pouvoir mieux faire, en transit, à l’affût de ton ombre derrière les voilages. Incapable de décrocher. Epiant tes départs au petit matin, une cigarette nerveuse au bout de mes doigts rongés. Guettant en tremblant tes retours sous mes lunettes noires. Le sevrage. Regarder sa drogue, l’observer, se souvenir des extases et s’empêcher d’y toucher. L’affronter, la refuser. Devenir plus forte, plus faible chaque fois. En écoutant notre chanson, la tienne : « Il y a des arbres aux feuilles, et de l’eau sur les ponts, c’est avril en octobre, doux pour la saison, c’est avril en octobre et il fait si bon, tes mots sont le langage, et tes rires à pleurer, c’est avril en octobre, et il fait si bon ». Je me demande si ce sera encore ta chanson pour la prochaine, pour ma remplaçante. Non, tu es trop délicat pour cela. Tu en trouveras une autre. J’espère qu’un jour tu y parviendras. En rendre une heureuse. Mais je n’y crois pas. Tu le sais. Non, je ne t’écrirai pas tout cela. Jamais. Enfin, juste une fois peut-être, plus tard. Une carte postale, un peu kitsch, un peu jaunie ; te dire que j’ai réalisé ton rêve. En partie. Une photo de la baie au crépuscule ; une jonque majestueuse toutes voiles dehors ; elle sillonne et joue avec les vapeurs de sel qui montent en offrande au ciel et aux dieux de cet endroit où tu voulais m’emmener pour m’y aimer définitivement ; et une phrase, juste quelques mots posés, de mon écriture enfantine : « Mon amour et mon cœur, j’y suis, j’ai enfin jeté l’ancre en mer de Chine, j’y reste : notre amour s’y est noyé, je crois que je t’aime … ».

© Matthieu Dufour

 Le podcast de l’émission est ici (ma chronique à 54 mn 35) : <a href= »http://www.mediafire.com/view/6yi8vn89kcb3zpo/LE%20GRAND%20CABINET%20DES%20CURIOSITES%2027.09.2014.mp3&Prime; target= »_blank »>http://www.mediafire.com/view/6yi8vn89kcb3zpo/LE%20GRAND%20CABINET%20DES%20CURIOSITES%2027.09.2014.mp3</a&gt;