Live Report – Johnny was good – Johnny Marr – Le Trabendo (3 novembre 2014).

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J’avais eu du mal à le croire quand j’avais réservé mes billets : Morrissey et Johnny Marr, le duo magique qui plaça les Smiths au sommet de la pop britannique (d’où ils ne sont jamais redescendus, trente ans après), allaient se produire l’un après l’autre, à une semaine d’intervalle à Paris. Trop jeune pour voir sur scène ce groupe vénéré entre tous, j’avais donc droit à une sorte de séance de rattrapage, en pièces détachées et décalées. Un rêve improbable prenant forme, un grand chelem intime. Morrissey ET Marr, même à une semaine d’intervalle, voilà qui claquait puissamment.

En ce lundi 3 novembre 2014, à peine remis de mes émotions morrisseyennes du Grand Rex, me voilà donc en route, sous une pluie battante, pour aller voir et écouter mon autre héros, Johnny Marr, en tournée pour son dernier album « Playland ». Pas de salle hors norme comme le Grand Rex pour le guitariste et désormais chanteur, l’action prend place cette fois dans un Trabendo plus rustre. Le concert devait se tenir initialement à La Maroquinerie, une salle sans doute devenue trop vite exiguë pour un musicien d’un tel calibre.

Car même si sa carrière post-Smiths ne rivalise aucunement avec celle de son ancien comparse, et qu’elle s’est longtemps résumée à jouer les guitaristes de luxe pour d’autres, Johnny Marr n’est pas n’importe qui. Il campe à jamais sur les plus hautes cimes du songwriting pop à l’anglaise. Normal quand on a pondu « Girl afraid », « Panic » ou « Well I wonder ». Et avouons le franchement, c’est avant tout ce génie là que beaucoup, comme moi, sont venus voir en concert au Trabendo. Non pas que ses deux albums récents en solo, « The Messenger » et « Playland » n’aient aucun intérêt, mais on n’y retrouve que par bribes le talent hors pair de Johnny « Fucking » Marr (slogan amusant aperçu sur les t-shirts de ses roadies). Malgré tout, l’excitation d’aller écouter l’homme sur scène était intense.

Tout drôle

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Dans la salle bien remplie, Français, Britanniques et Belges ou Néerlandais se mélangent, de tous âges. Ici et là, quelques t-shirts des Smiths sont de sortie, pour cette occasion rêvée. Une fois terminé le pénible set de la première partie, Childhood (heureusement que j’avais mes protections auditives) , l’heure est enfin venue de se plonger dans le concert de Johnny Marr. Le voilà qui arrive, menu, chemise boutonnée jusqu’en haut dans un costume impeccable, coupe à la Ray Davis des années 60 parfaite, teintée noir corbeau. Si Morrissey a pris un coup de vieux ces temps-ci (mais porte beau quand même, hein), Johnny Marr semble n’avoir guère changé par rapport aux années dorées. Cela fait quand même tout drôle de le voir là, si proche, lui que nous n’avions jamais aperçu encore. L’accueil est chaleureux. Pas trop de blablas, le sympathique Johnny-aux-doigts-de-fée attaque son concert avec « Playland » avec autour de lui, de bons musiciens qui savent la jouer sobre. Las, le morceau s’avère faible, et n’est sans doute pas le meilleur des choix pour activer la pompe. Mais dès le deuxième morceau, Johnny – conscient que son public a faim de chansons emblématiques – dégaine un morceau de « Strangeways, here we come », « Stop me if you think you’ve heard this one before ». La salle se réjouit de cette chanson pourtant peu commode,  jamais jouée live par le groupe (séparé à la sortie du disque), même si déjà chantée par Morrissey en concert. Voilà, c’est fait, cette fois : on aura vu, de nos yeux, Johnny Marr livrer un titre phare. Notre homme est à des années lumière de Morrissey au niveau vocal, forcément, mais il fait de son mieux et se débrouille, ma foi, plutôt pas mal. Je craignais bien pire. Voir qu’il ne renie pas son glorieux passé, bien au contraire, est un autre motif de satisfaction.

Ensuite, les arpèges de « 25 hours » passent bien sur scène, là où « Upstarts » rame clairement. Johnny Marr envoie quelques vannes, pas toujours aisées à comprendre pour les non britanniques. Quelqu’un dans la salle a visiblement retenu son attention, mais je suis trop loin pour saisir. A l’aise, souriant, visiblement heureux d’être là, Marr veille à mettre en avant par moments son jeu de guitare, même si ses comparses ne sont aucunement éclipsés. En écoutant l’excellent « New town velocity », son meilleur morceau en solo (et de loin) on se met à imaginer un Morrissey venant poser là-dessus sa voix de velours et son excellence d’écriture et de chant. Un savoir-faire dont manquent parfois cruellement les chansons de Johnny Marr. Même s’il vaut mieux les savoir passés à la postérité, et de fait intouchables, les Smiths en avaient sans doute encore pas mal sous leurs semelles dorées. On prend les paris qu’un morceau signé Morrissey/Marr continuerait de voler largement au-dessus de la mêlée des productions actuelles. Mais n’en parlons plus, nous savons que tout cela est fini.

Le retour de la grande gueule

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De toute façon, nostalgie ou pas, on se laisse gagner par l’ambiance. Marr a la bonne idée d’intercaler régulièrement un morceau des Smiths entre plusieurs créations récentes. « The headmaster ritual » précède notamment « Back in the box », « Speak out Reach out »  ou « Generate ! Generate ! ». Premier grande poussée de fièvre du concert, quand Johnny Marr gratte, comme aux plus belles heures, les accords magiques de « Bigmouth strikes again ». Les téléphones filment, les gens chantent et remuent, le bonheur est à l’horizon, aussi simple que ça. Après un tel sommet, difficile voire impossible, pour les morceaux suivants comme « Easy money » ou « Boys get straight » (qui fait penser par moments à « Shakespeare’s sister ») de soutenir la comparaison, même si « The Messenger » montre de beaux atours et rappelle que Johnny Marr demeure un grand compositeur. Le concert roule, avec énergie et efficacité, et un brin de malice quand arrive le « Getting away with it » d’Electronic, groupe formé un temps avec Bernard Sumner (New Order) et Neil Tennant (Pet Shop Boys). La salle frétille, avant d’encaisser un autre grand hymne smithien, ce « How soon is now » au riff inoubliable. Non, Morrissey n’est pas là pour déclamer cette fatale solitude qui nous colle tous à la peau, mais l’émotion nous étreint quand même.

Elle monte encore d’un cran sur le premier rappel. On aurait vendu un bras pour voir les Smiths jouer sur scène « Still Ill ». Johnny Marr – qui a troqué sa chemise rose pour un t-shirt « Boys get straight » – nous offre ce joyau avec une introduction rallongée. A ce moment là, je l’avoue, je monte au rideau directement. Je sais que je vis un moment unique pour un fan des Smiths comme moi, et je m’immerge totalement dans l’instant. Je suis transporté au milieu des années 80, la chanson n’a pas vieilli d’un iota, oui, je suis « toujours malade » de ce groupe unique. Une semaine avant, Morrissey avait exécuté parfaitement « Asleep », dont j’ avais eu du mal à me remettre. Sept jours après, je me prends une autre grande et belle gifle. KO, encore.

Le concert touche à sa fin. Johnny Marr surprend son monde avec une reprise de Clash, « I fought the law ». Les spectateurs apprécient, sautillent, et embrassent ce vieux morceau comme du bon pain. Troisième morceau de rappel, un « Dynamo » un peu bancal mais finalement emballant prépare le terrain au morceau de bravoure, « There is a light that never goes out ». Impossible pour Marr de se mesurer aux sommets du chant de Morrissey, forcément, mais les fans plongent et se délectent du refrain, comme un seul homme. Johnny Marr, classe jusqu’au bout, nous salue. Clap de fin, il me faut retomber sur terre, et retourner affronter la pluie. Peu importe, j’ai vu un grand artiste ce soir, l’homme qui écrit la bande son de ma vie. Johnny is God, Johnny was good.

Guillaume Deleurence

@GDeleur