Chronique – Michniak – Écho.

COVER HD_MICHNIAK_ECHO

Je ne connais pas Michniak, je ne sais rien de lui ou presque. C’est le premier album que j’écoute. Étant par ailleurs arrivé très tard à Diabologum, je ne suis pas trop à cheval sur les questions d’héritage musical. Je ne peux donc pas vous dire en quoi ou comment c’est mieux, moins bien, lié ou pas, influencé ou non. Comme l’auteur a la bonne idée de ne pas s’exposer inutilement sur les réseaux sociaux à coup de clichés de ses repas ou de son chat jouant avec le livret du CD, j’en suis réduit à des hypothèses. Et franchement je m’en fiche. C’est probablement même mieux. Découvrir un tel disque en étant vierge, les oreilles débutantes. Rentrer dans cet univers fascinant et troublant sans idées préconçues, et faire le chemin, aller de surprise en surprise.

Ce qui m’intéresse, outre bien sûr une musique qui me touche c’est la poésie qui se dégage d’une chanson, d’un disque, d’un texte, chanté, parlé, scandé. La magie de la langue française quand elle est maniée par des gens dont l’ambition du moment est de la faire sonner universelle, résonner avec leur intime, leur parcours, le monde qui les entoure. En l’occurrence tout a démarré avec Comme si, premier titre en amont de l’album (voir la présentation du clip ici : Comme si), morceau addictif, hypnotique. Annonciateur d’un album singulièrement beau et différent de ce que l’on peut habituellement entendre.

C’est peut-être la grande et première qualité de ce disque : il semble libre, détaché, d’influences, d’effets de mode, de ces contraintes que l’on s’inflige plus ou moins consciemment quand on créé. Libéré de cette pression qui pourrait inciter à répéter, à redire. Chacun y trouvera des émotions et des échos différents. Chacun l’interprétera à l’aune de ses propres démons, de ses propres envies. A l’heure où nous confions trop facilement nos destins, nos goût, nos amours, nos mémoires à des systèmes, des machines, et surtout à d’autres individus, une telle liberté d’inspiration, de mouvement et de parole est remarquable. Et salutaire.

Tout se passe comme dans un rêve éveillé, un trip onirique dans une géographie nouvelle et poétique. En pleine nuit Michniak brise une vitre de mon cerveau pour y déverser ses mots et ses sons singuliers. Un voyage dans les limbes, en apesanteur, avec ces bruits qui discutent, cette voix qui traine, comme un écho de la voix fœtale ou les réminiscences de l’enfance, de l’adolescence. Une voix comme déformée par la profondeur aquatique. Les morceaux viennent se fracasser contre les parois de mon crâne dans la nuit silencieuse, laissant les traces sonores, les rémanences de leurs pas à chaque recoin. Un rêve comme un voyage au ralenti, parcouru par des tensions latentes, échos d’un monde mal en point, mais apaisé, serein sur la durée du chemin. Une voie parallèle.

Tout au long du voyage, les chansons semblent se répondre et dialoguer en écho. Ce qui donne une étrange impression de familiarité et de fantastique. Qui, aujourd’hui en France peut sortir un tel album ? Patchwork riche de contrastes et d’émotions exacerbées par des partis-pris forts et en opposition : montagnes russes sonores, où l’on passe des intonations métallique, dark, industrielles, bruitistes d’un Antigone Z ou de l’incroyable Cracovie Freestyle, à la beauté sublime et nue d’un piano dépouillé sur Combinaisons oranges ou Vie sans thème, joyaux polis comme les miroirs des moments de calme retrouvé. Qui peut aujourd’hui sortir une chanson comme C’était les jardins ouvriers, battement d’un cœur qui hésite entre nostalgie et mélancolie, poésie et réalisme ? Qui peut dessiner au milieu de toute cette toile des apostrophes hip hop (La ballade des appâts), des flèches trempées dans un groove entêtant (Toi et moi) et des moments de répit en slow motion faisant jaillir des émotions trop longtemps contenues (Aussi vite que le feu ou Souvenirs).

Écho d’une poésie troublée mais déterminée et sûre d’elle, ilot de liberté formelle et sémantique, ce disque est réellement singulier, libre, comme si le champ des possibles s’était ouvert en panoramique sous nos yeux remués et captivés.

Je ne connais pas Michniak, je ne sais quasiment rien de lui. Mais surtout qu’il continue à nous proposer des disques comme cet Écho, brèche d’apaisement dans un univers chaotique, ode au détachement, écho de nos paradoxes pour une fois complices. Et surtout force musicale et beauté poétique.

Matthieu Dufour


« J’ferais mieux d’partir

Encore encore

Plutôt qu’écrire

Ces huit sur le gâteau

De brûler dans mon auto

D’vant la mer et les oiseaux

D’vant la mer et les

oiseaux

J’ferais mieux

De faire comme si

Comme ça

Tu vois

Tu vois

J’ferais mieux

D’être comme si

Comme ça

Tu vois

Tu vois

J’ferais mieux de trouver ton

adresse

Pour t’envoyer le bout de ciel que

Tu as oublié dans ma main

Plutôt qu’écouter Chopin

Et prolonger la spirale des nuits

Et entendre les sosies

Les autres corps jouer

La nuit

La nuit »

Michniak