À Quoi Ça Rime ? Blaise join-Lambert.

Puisqu’il faut bien (le) dire…

« Par le moyen de ce chant sans musique et de cette parole sans voix, nous sommes accordés à la mélodie de ce monde. Tu n’expliques rien, ô poète, mais toutes choses par toi nous deviennent explicables. » (Paul Claudel)

Il y a une incertitude de la poésie ; une inconnue du poème, qui, se faisant, vient défaire nos certitudes de la veille. La poésie, elle ne se laisse pas aisément enclore dans les rets de nos définitions. Dès lors qu’on cherche à l’objectiver, à en fixer les contours, à en dénombrer les attributs et à la faire contraster avec ce qui n’est pas elle, inévitablement – irrémédiablement – notre vision se brouille, les contradictions apparaissent à vif. Nous croyions la tenir et déjà elle nous échappe, elle est ailleurs ! C’est que nous n’avons pas affaire à une classe d’objets, une entité stable que l’on pourrait manipuler à son gré, étiqueter puis ranger à sa place attitrée dans un des rayons de la vaste littérature, à côté du roman et du théâtre, ou bien en vis-à-vis de la prose. De telles interprétations typologisantes n’expliquent rien lorsqu’elles prétendent figer la poésie en modèles préétablis, substituer du déjà-connu à l’irréductible singularité d’un poème. Lui assigner (d’entrée de jeu !) un domaine circonscrit et normé.

C’est de cela, de cette opération géométrisante, de cet intellectualisme hasardeux effaçant le mouvement de la parole dans l’écriture pour ne laisser transparaître que du tout-fait, qu’ont dérivé a minima trois critères – erronés – d’identification ; trois approches réductrices dont l’impact le plus évident aura été d’arracher la poésie à l’expérience humaine commune.

Enumérons-les.

La forme métrique, c’est-à-dire la composition de vers « réglés » par le nombre et la rime, ordonnés en un réseau d’équivalences systématiques. La métrique n’est pourtant qu’une codification de quelques-unes de nos pratiques langagières déjà présente à l’état « sauvage » : parallélismes, égalités proportionnelles, parentés sonores d’un mot avec un autre. L’enchaînement des mètres n’offre, de toutes façons, que l’ossature générale d’un poème. Dès qu’on y regarde d’un peu plus près, les frontières se brouillent entre versification, prose et langage ordinaire : les effets de langue sont communs ; les usages multiples. Il existe divers types de prose, dont certains d’une très grande proximité avec les exigences de la métrique ; comme il existe aujourd’hui des vers a-métriques, ou des mètres coulés dans les versets.

La rhétorique, ou l’art de rendre sensible par l’a propos des tournures syntaxiques les êtres, les choses, les actions, les passions ; d’exploiter le « stupéfiant image » au moyen des rapprochements ou des dissociations de sens. Cependant, il n’existe pas de différence de nature entre un langage poétique, descriptif et métaphorique, l’art des prosateurs et un parler conventionnel, supposément neutre et plat. Qui plus est, la poésie n’est pas une « peinture parlante », elle ne relève pas de la simple monstration ; parce qu’elle s’écrit avec des mots, et que la fonction propre du langage est le dire, non le faire-voir. C’est pourquoi les « ornements » du discours, les écarts sémantiques, les expressions vierges de tout cliché, agencées avec intelligence et imagination – en bref : le dit plus que le dire –, ne suffisent pas à faire un poème.

Le genre lyrique, – dit autrement : l’expression des sentiments personnels du poète, la cristallisation en poèmes des différents états de la conscience, par-delà les formes héritées de l’ode, de l’élégie et de l’ïambe ; l’inspiration lyrique identifiée à la poésie même, au genre poétique. Un tel appauvrissement, somme toute récent, cantonnant l’art poétique au seul registre expressiviste, à sa fonction restreinte de miroir de l’âme, n’est pas sans interroger. Parce que faire de la sensibilité du poète, de l’intensité, de l’authenticité de ses émotions un critérium satisfaisant, c’est faire l’impasse sur des pans entiers de la poésie du passé, épopées, satires, romans, poèmes didactiques, drames ; c’est oublier que l’expérience subjective de la vie est la chose du monde la mieux partagée, que les poètes ne diffèrent pas en cela du reste des hommes.

Alors, qu’est-ce que la poésie ? En Grec poiêsis, de poiein « faire, fabriquer », la poésie c’est l’activité productrice qui trouve son achèvement dans un poème, littéralement : « ce qui a été fait, créé, fabriqué. » Dans cet ordre d’idées, l’Antiquité gréco-romaine a fréquemment associé l’art du poète (ou plus anciennement de l’aède) au travail de l’architecte : puisqu’il s’agit pour lui de « construire », d’agencer, ainsi que l’a écrit Démocrite, une « architecture de mots » à l’instar du Kosmos ; un « univers de paroles ». Processus de totalisation éminemment paradoxal, dans la mesure où notre capacité à parler, nécessairement mouvante et disparaissante, est cela même qui nous fait accéder à la conscience d’un sujet en relation d’altérité avec les êtres environnants, – antérieurement à toute action outillée.

Et qu’est-ce qu’un poème ? je pense qu’on peut le définir ainsi, par une formulation minimale et qui va à l’essentiel : l’écoulement maîtrisé d’un acte de parole ; ou, pour le dire autrement, l’organisation, la structuration d’un discours singulier par la prise en compte de tous ses paramètres linguistiques, l’orchestration complète et achevée de ses niveaux syntaxiques, rythmiques, prosodiques et sémantiques. Inséparablement. La poésie – l’activité poétique – ne vient pas de Sirius ; elle est simplement l’exploitation consciente des ressources de la parole, que tout un chacun « actionne » sans trop y penser. Elle est la mise en œuvre d’une disposition naturelle, aussi basique que la marche ; – et les fondements de la danse ne sont-ils pas intégralement contenus dans notre capacité à nous mouvoir quotidiennement ? Aussi n’y a t-il pas de coupure nette entre la poésie et la non-poésie, mais plutôt des franchissements de seuil, des gradations qualitatives. Tout acte de langage est appelé à s’accomplir en poème ; c’est là sa vocation.

La poésie, l’écriture d’un poème est donc une expérience, qui se dit, qui se vit par le langage, et qui de ce fait même en découvre les possibilités inexplorées, le réinvente. Le poème, – par le fait même qu’il se dise – instaure dans un langage renouvelé, une manière singulière de faire dialoguer les différentes coordonnées du réel : soi-même, les autres, l’espace, le temps. Il est mise en monde des mots, aventure d’un sujet qui se découvre au fil de l’exploration du monde qu’il élabore et qu’il compose ; monde qui fait grammaticalement sens. Parce qu’il est, constitutivement, conversation et que « tout » s’organise autour des relations de personnes, lesquelles conditionnent l’énonciation, la parole, l’échange, la pensée. Aussi, chaque poème revêt-il un enjeu éthique, et peut-être même, virtuellement du moins, – politique.

C’est que le poème, fait sensible devenu intelligible et communicable – praticable –, n’est pas seulement la résultante d’un événement périmé ; il joue sa partition. Il est en quelque sorte un personnage vivant et agissant, doté d’un mode d’existence propre ; il s’adresse à ses interlocuteurs, discute avec eux, les questionne sur leur rapport au monde ; et ils lui répondent. Le poème est un être social, susceptible selon les cas de produire les réactions les plus diverses, rejet, indifférence ou adhésion convaincue ; d’autant plus qu’en s’inscrivant dans des temporalités nouvelles, en s’actualisant dans des consciences autres que celle de son auteur, il nourrit des trajectoires imprévues, se découvre des propriétés jusqu’alors inaperçues. L’espace éditorial dans lequel il s’insère, – livre, journal, radio, Internet… – est lui-même producteur de configurations sociales, lesquelles, en se déplaçant, modifient la nature même de sa réception. On pourrait dire d’un poème qu’il est partie prenante de l’histoire, individuelle, collective, institutionnelle ; qu’il est nécessairement engagé puisque situé : solidaire des lectures qu’on en fait et qu’on en propose.

@ Blaise Join-Lambert

ni ici ni l’exil
mais notre histoire est la langue
que je parle à travers ma langue puisque
je suis le sens qu’elle n’a pas qui parle
non d’un lieu sous nos pieds
mais qui se tient et se devance de ne pas savoir
nous qui sommes présents parce que nous fêtons les anniversaires de l’avenir
plus que ceux du passé

Henri Meschonnic


blaise6

Blaise Join-Lambert

Blaise Join-Lambert est historien de l’art de formation ; au cours de ses années de master, qui ont porté sur les peintres Hippolyte Flandrin (1809-1864) et Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898), il a développé trois axes de recherche, lesquels continuent de structurer sa réflexion : la peinture d’histoire, la peinture monumentale, et la catégorie esthétique d’« art chrétien ».

De longue date, il a voulu corréler les champs littéraires, artistiques, sociaux et politiques ; établir des problématiques transversales qui lui permettent d’obtenir, par ce biais, un surcroît de compréhension de ce qui engage notre condition humaine commune – par-delà les vieilles antinomies de l’individuel et du collectif, des beaux-arts et de l’artisanat, du profane et du sacré… Persuadé que ce qui est en jeu, ce ne sont pas de banales considérations d’esthétique et de plaisir mais notre rapport existentiel à autrui et au monde, la façon dont nous le façonnons, personnellement, collectivement, matériellement.

C’est pourquoi il s’est intéressé au dialogue que noue l’individualité artistique avec des corpus d’œuvres et de textes, constitutifs d’une tradition ; à la connexion de l’œuvre avec des pratiques sociales hétérogènes. De même qu’il a travaillé sur la publicité de l’œuvre d’art, – qu’il s’agisse de la publication d’estampes, de l’exposition de peintures, ou de leur destination publique –, dans la mesure où l’espace de publicité de l’œuvre, qui implique une configuration sociale particulière, influe sur son élaboration et sur sa réception.

Faut-il ajouter que la littérature, particulièrement la poésie, occupe une place centrale dans sa vie ; qu’elle a été première dans l’ordre de ses préoccupations et de ses goûts ; qu’elle demeure pour lui vitale et même formatrice dans sa manière d’être, de penser, d’agir ?